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Piotr Anderszewski, sourcier de Bach, Schumann et Szymanowski

par Olivier Olgan

L’exigence salutaire d’un pianiste de feu

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Même s’il associe dans le même programme Bach, Schumann et Szymanowski, le pianiste Piotr Anderszewski vit son art aux antipodes de tout esprit de performance. Au contraire, il met sa prodigieuse virtuosité pour interroger les partitions, même les plus célèbres. Dans une véritable quête de soi.

Deux anecdotes brossent parfaitement le feu du pianiste polonais

En 1990, dans les phases d’élimination au prestigieux concours de piano de Leeds, malgré l’intérêt du jury pour ces premières mesures, il a quitte la scène au beau milieu de son récital insatisfait de son interprétation et ne supportant pas l’idée que des compétiteurs aient été eux aussi éliminés. Il ne tentera plus aucun concours... Depuis, si une oeuvre lui échappe dans un concert, ce perpétuel insatisfait n’hésite pas à la reprendre en bis, face à un public ébloui et fasciné !

Une lucidité et une humilité à toute épreuve

Lucide et humble, ce jeune pianiste né en 1969 est prêt à tout faire pour progresser. Formé en France avant de partir aux Etats-Unis, il a choisi de retourner en Pologne pour se forger une meilleure discipline de travail. Cet ancien élève de Bashkirov, Fleisher, Perahia et Ts’ong construit sa carrière sur une exigence permanente ; faire entendre tous les éléments d’une partition, même si elles demandent des années d’apprivoisement. Pas moins de sept pour Szymanowski !

« Une interprétation est une question d’énergie, insiste Anderszewski de cette énergie vitale qui permet de produire un son expressif. 90% du concert se passe dans la tête. » Quand on en vient de parler de musique en terme d’alchimiste, l’intériorisation a déjà franchi l’étape qui distingue un grand artiste d’un simple interprète. Anderszewski est de cette race, tentant inlassablement de s’approcher au plus près des sources de la création. S’il se défend d’être héritier d’aucune école, les correspondances mystérieuses et souterraines le fascinent. Avec une prédilection certaine pour les charpentes sonores les plus complexes comme les Variations Diabelli de Beethoven, les Partitas de Bach, Ballades, Mazurkas, Polonaises de Chopin, ou l’œuvre pour piano de Szymanowski ou encore les dialogues pénétrants des Concertos de Mozart qu’il dirige lui-même du piano (*pour Virgin Classics). Après les séduisants n° 24 et 21 avec le Sinfonia Varsovia, il récidive cette fois avec le Scottish Chamber Orchestra, pour les célébres n°17 et 20. La maturité aidant, il livre un Mozart plus dramatique, creusé d’eaux fortes et de ruptures. Son immersion dans l’œuvre de son compatriote Karol Szymanowski, exact contemporain de Ravel, y est sans doute pour beaucoup. « Personnellement, je ressens le même type de plaisir esthétique en écoutant un concerto de Mozart ou Calypso de Szymanowski ; un balancement permanent entre une intuition diabolique et une construction parfaite ». Autant dire que ceux qui s’attendent à un Mozart de salon en seront pour leurs frais. De même ceux qui souhaitent découvrir une musique aussi brillante que solitaire goûteront Szymanowski.

Un formidable éclaireur de l’univers de Szymanowski

Comme il en témoigne sans langue de bois, il ne lui pas été facile de dompter les méandres de l’univers sonore du créateur du Roi Roger. La plongée dans cette musique d’une complexité et d’une richesse inouïe l’a visiblement marqué : « En 1998, je n’aimais pas cette musique, j’avais une répulsion viscérale pour elle. J’étais dans une phase de purification esthétique. Je m’intéressais qu’à Bach, à Beethoven, à Webern. Je me suis forcé à m’y intéresser en programmant Métopes pour mon premier concert à New York. Il a bien fallu se mettre au travail : trois mois de cauchemar. Je ne comprenais rien à toutes ces notes. A cette époque, j’ai commencé à sortir dans des lieux interlopes dans les bas-fonds des villes que je traversais. Et curieusement, cette ‘descente aux enfers’ m »a aidé à appréhender Szymanowski. Quelque chose s’est ouvert en moi. J’ai appris à ne pas vouloir tout maîtrisé. Avec lui, c’est impossible . Il faut faire des choix, sinon on devient fou. » C’est pour cette raison qu’il le marie volontiers avec Bach. « On se sent créatif en jouant ces deux compositeurs parce qu’il y a ces choix à faire. C’est stimulant. »

Une démarche artistique débordante et généreuse

Dans cet accouchement volontaire, nourri de refus de la banalité et de la simplification, il y a du Gould ou du Richter. Il partage avec ses deux géants le même détachement de l’instrument et un goût viscéral de la liberté ; « Il faut se laisser le temps de respirer. Il y a des paroxysmes, mais aussi des absences de matière sonores ; les silences auxquels le contexte confère une fonction quantitative. » La quête artistique n’est rien d’autre qu’une aventure sur soi-même. Ce qui permet à Anderszewski de percer les secrets des architectures les plus hermétiques et d’en faire jaillir une lumière magique.

Théatre des Champs Elysées. Mercredi 12 décembre 20h -
01 49 52 50 50 - www.theatrechampselysees.fr

* Bach Schumann Szymanowski
Bach : Partita n°2 en ut mineur BWV 826, Partita n° 1 en si bémol majeur BWV 825
Schumann : Humoresque en si bémol majeur op. 20
Szymanowski : Masques op. 34

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