Passions Baroques

Délicate initiation au lyrisme du baroque de France

Passions Baroques

"Comme naguère dans un salon"... : sur cette idée, la claveciniste et chef d’orchestre Emmanuelle Haïm, dont l’ensemble Le concert d’Astrée est accueilli en résidence à l’Opéra de Lille, a conçu un ravissant spectacle musical qui donne à entendre et à sentir des pages de déchirements amoureux conçus par les trois grands de la tragédie lyrique française, Jean-Baptiste Lully, Marc-Antoine Charpentier et Jean-Philippe Rameau.

Deux femmes, un homme, le trio infernal

Le décor tout simple peut se poser n’importe où au gré des tournées organisées par La Clef des Chants, cette association dont la fonction est d’irriguer de musique et d’opéra la région Nord-Pas-de-Calais : un mur bleu pour fond de scène où se découpent des niches abritant des sculptures, trois vitrines translucides contenant les accessoires qui commentent l’action, un masque, une coupe, une épée, une robe... Et aussi, sur le plateau et non dans une fosse, un clavecin et quatre chaises pour les cinq instrumentistes qui accompagnent les protagonistes des trois transcriptions de grand opéra en opéras de chambre. Deux femmes, un homme, le trio infernal : l’amant et l’amante qu’il aime et dont il est aimé, l’amant et la répudiée, qui l’aime encore mais qu’il n’aime plus. Un ténor, deux sopranos, l’une en son printemps, l’autre en son été. Ils sont tour à tour Atys, Sangaride et Cybèle dans l’opéra de Lully (1676), Hippolyte, Aricie et Phèdre dans celui de Rameau (1733), Jason, Créuse et Médée dans la tragédie mythique de Charpentier (1693). Dans l’ordre croissant de leurs pulsions amoureuses plutôt que dans l’ordre chronologique de leurs compositions.

La spirale mortelle des passions

"Fragments musicaux d’un discours amoureux" : dans le programme, Roland Barthes est cité et paraphrasé pour soutenir l’assemblage des scènes. Salut respectueux mais précaution inutile : on passe de l’une à l’autre sans effort, comme si leur déroulement se faisait en toute logique. D’abord en costumes de cocktail mondain, un verre à la main, smoking classique et robes coquettes auxquels s’ajoutent, dans le fil des changements, une cape, un bras d’armure, une couronne et des maquillages qui s’accentuent dans la spirale mortelle des passions. Les musiciens participent en direct comme des acteurs aux jeux amoureux, le théorbe de Marc Wolff, le violon de Stéphanie Paulet, la subtile viole de la gambiste Emmanuelle Guigues, la flûte charmeuse de François Lazarevic et Stéphane Fuget qui les dirige depuis son clavecin.

Voix françaises bien rodées au répertoire baroque

La réussite de l’aventure tient à la fois de l’excellence des interprètes et du plaisir communicatif qu’ils ont à la partager. Voix françaises bien rodées au répertoire baroque et diction impeccable font que l’on saisit chaque syllabe et chaque note. La soprano Françoise Masset, co-conceptrice du spectacle, fait passer la chaleur de son timbre de Cybèle à Phèdre puis à Médée dans un superbe crescendo dramatique. David Lefort, un ténor dans des rôles habituellement confiés à des haute-contre, interprète les trois personnages masculins avec des aigus en rondeurs qui le mettent plus à l’aise en Hippolyte qu’en Jason. Daphné Touchais, la jeune première, la fiancée, la promise, toute en fraîcheur et en grâce, clôt la représentation sur un pic d’émotion en Créuse mourante dans sa robe empoisonnée.

Stuart Seide, cet Américain de France qui dirige le Centre Dramatique du Nord à Lille signe ici sa première mise en scène lyrique. Avec l’humilité des grands pros, sans chercher d’épate mais tout simplement la justesse entre le poids des mots et l’envol des notes. Une réussite.

Passions Baroques, scènes d’amour de Lully, Charpentier et Rameau, conception Emmanuelle Haïm et Françoise Masset, mise en scène Stuart Seide, scénographie Charles Marty, avec Françoise Masset, David Lefort, Daphné Touchais et les solistes du Concert d’Astrée, direction et clavecin Stéphane Fuget, violon Stéphanie Paulet, viole de gambe Emmanuelle Guigues, théorbe Marc Wolff , flûte François Lazarevic. Le 4 mars au Musée des Beaux Arts d’Arras (03 21 71 66 16), le 6 mars au Théâtre Municipal de Denain (03 27 21 32 24), le 17 mars au Théâtre Municipal de Douai (03 27 99 66 66) , les 31 mars et 1er avril à l’Opéra de Lille (03 28 38 40 40).

Photo : Frédéric Iovino

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage, elle...

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