Paroles francophones

Paroles francophones

Le festival 2009 est plus francophone que français. Si l’on traque l’écrivain, qui trouve-t-on en dehors de Wajdi Mouawad ? Hubert Colas, Dieudonné Nangouna, Joël Jouanneau et… Victor Hugo. Faute d’avoir vu le Jouanneau, limitons-nous aux trois autres, en commençant par Hubert Colas et son Livre d’or de Jan.

Le Livre l’or de Jan par Hubert Colas

La nouvelle pièce de Colas fait penser à la pièce de Christian Rullier, Le Fils, où cent personnes parlaient d’un homme absent. Ici, huit amis parlent d’un artiste disparu. « Pas un ne l’a vraiment connu, dit la première phrase de la pièce. Peu sont ceux de son entourage qui ne peuvent pas dire qu’ils n’ont pas couché avec lui : au moins une fois. Ou du désir. Ou vécu une nuit de tous les possibles. » Ensuite surgissent tous les témoignages d’hommes et de femmes qui, avant que les dernières minutes ne basculent dans le sentiment de la mort, virent à l’hommage facétieux. On fait des gags, on retire ses vêtements, on jette des bouteilles d’eau en l’air pour les rattraper au vol, on court et bondit en différents points de la scène. La faiblesse de la pièce, c’est sa composition en un défilé de monologues, qui deviennent systématiques. Les interventions de chacun tiennent un peu du sketch, du numéro. La gravité du propos s’efface sous la pression des gamineries, avec une impression récurrente de déjà vu. Mais les acteurs, Mathieu Poulain, Isabelle Mouchard, Thomas Scimeca, entre autres, sont extrêmement plaisants. Hubert Colas ne nous avait pas habitués à cette fantaisie et, s’il y a derrière ce ton longtemps enjoué, un grave propos sur l’art, ce sont plutôt les moments de plaisir qu’on retiendra de ce spectacle qui prend plus le parti du clin d’œil que du discours.

Les Inepties volantes par Dieudonné Niangouna

Dieudonné Niangouna est Congolais. Il était déjà venu à Avignon avec un monologue impressionnant, Attitude Clando, qui parlait déjà des souffrances de ses concitoyens et des clandestins. Dans son nouveau texte, Les Inepties volantes, Dieudonné Niangouna se souvient des guerres civiles qui ont déchiré le Congo en 1993, 1997 et 1998, des luttes entre deux factions rivales, les Nindjas et les Cobras. « C’est le sentiment de la douleur que je veux exprimer, la douleur d’être devenu une sorte d’animal, avec des réflexes d’animal pendant ces moments de fuite et de traque », écrit-il. Un musicien l’accompagne, Pascal Contet, qui a composé une musique jouée en parallèle avec le texte, dans un cloître des Célestins où n’a été implanté aucun décor. On verra sans doute ce spectacle dans de meilleures conditions lors de sa tournée et lorsqu’il sera donné à la Grande Halle de la Villette (23 mars – 3 avril). Car, à Avignon, aucune réflexion sérieuse ne semble avoir été faite à propos de l’acoustique. Les mauvaises conditions d’écoute, l’interprétation et la superposition de la musique rendaient le texte souvent inaudible.

Angelo, tyran de Padoue de Victor Hugo par Christophe Honoré

Comme écrivain francophone figurait aussi Victor Hugo ! Christophe Honoré, cinéaste mais aussi metteur en scène, a monté Angelo, tyran de Padoue, un mélo qu’il n’est pas facile de rendre crédible aujourd’hui et qu’on n’avait sans doute pas vu depuis une lointaine mise en scène de Jean-Louis Barrault. Honoré s’avère un véritable homme de théâtre en s’emparant de toute la scène et en la rendant vivante dans toutes ses hauteurs : le décor de Samuel Deshors instaure sur le plateau un décor de salle de palais et de chambre coulissant tandis qu’au-dessus de ce rez-de-chaussée s’inscrivent dans des passerelles des alcoves et des cellules de prison où palpite toute une humanité parallèle ! La pièce de Hugo, c’est moins l’histoire d’un tyran, bien que l’auteur se régale d’accabler ce méchant podestat, que de trois personnages liés par un destin tragique : la courtisane La Tisbe, maîtresse du duc, la femme du duc, Catarina, et un autre homme perfide, Rodolfo, qui est l’ami des deux femmes à la fois. Les hommes sont tous des monstres. La femme vénale est un ange perdu. La femme mariée sait aller généreusement au-delà des conventions. Vive le sexe dit faible, écrasé par ces mâles qui vont exercer leur pouvoir de vie et de mort ! Ce pathétique politique et social, le spectacle le déroule sans faiblir, dans un climat romanesque soutenu par des surprises visuelles (ces décors qui glissent, ces actions multiples à tous les niveaux). Clotilde Hesme joue dans une complexité amusée le rôle de la Tisbe, poignante mais aussi sans illusion, détachée et rieuse. Marcial di Fonzo Bo se débarrasse de la puissance trouble qu’il a dans les pièces de Copi et compose un tyran horrible et divertissant. Emmanuelle Devos donne un grand éclat à la naïveté sincère de Catarina. Hervé Lassïnce est un amant opaque qui échappe aux canons du romantisme et s’affirme comme un séducteur contemporain, sans démonstration, secret et intérieur. Parfois, des clins d’œil sont faits en direction du cinéma, avec une perche censée prendre le son et une caméra invisible. Mais ce ne sont que des jokes dans une soirée éminemment théâtrale. Christophe Honoré s’est gardé de faire du cinéma dans le théâtre, sauf dans les dernières minutes. Mais, en projetant sur un écran central une séquence finale où les personnages se retrouvent dans un café parisien, donc dans un autre monde et un autre temps, il intervient avec une telle délicatesse qu’on ne peut lui en vouloir de faire parler la douceur de l’image après le torrent des mots. Grâce à Honoré, Hugo a magistralement tenu sa place dans le concert francophone.

Le Livre d’or de Jan. Mise en scène, scénographie et dispositif Hubert Colas
Vidéo Patrick Laffont. Musique Mathieu Poulain - Oh ! Tiger Mountain. Lumière Encaustic/Pascale Bongiovanni, Hubert Colas. Costumes Gwendoline Bouget. Avec Elie Hay, Elina Löwensohn, Édith Mérieau, Isabelle Mouchard, Mathieu Poulain, Thierry Raynaud, Frédéric Schulz-Richard, Thomas Scimeca, Xavier Tavera .
Texte à paraître aux éditions Actes Sud-Papiers

Les Inepties volantes. Texte, mise en scène et interprétation Dieudonné Niangouna Musique et interprétation musicale Pascal Contet Lumière Xavier Lazarini et Brunel Makoumbou. Durée : 1h30

Angelo, tyran de Padoue de Victor Hugo. Mise en scène Christophe Honoré ,Scénographie Samuel Deshors, Lumière Rémy Chevrin, Son Valérie Deloof, Costumes Yohji Yamamoto et Limi Feu. Avec Jean-Charles Clichet, Anaïs Demoustier, Emmanuelle Devos, Marcial di Fonzo Bo, Clotilde Hesme, Julien Honoré, Hervé Lassïnce, Sébastien Pouderoux. Durée : 2H15

© Christophe Raynaud de Lage

A propos de l'auteur
Gilles Costaz
Gilles Costaz

Journaliste et auteur de théâtre, longtemps président du Syndicat de la critique, il a collaboré à de nombreux journaux, des « Echos » à « Paris-Match ». Il participe à l’émission de Jérôme Garcin « Le Masque et la Plume » sur France-Inter depuis un quart...

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