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Ni libre, ni manipulé : l’amateur au cœur des mondes de la musique

par Géraldine Oury

Entretien avec François Debruyne et Emilie Da-Lage

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Emilie Da-Lage et François Debruyne sont enseignants chercheurs en Sciences de l’Information et de la Communication à l’université Lille 3 et spécialistes des mondes de la musique. Pour Webthea, ils reviennent sur leurs travaux les plus récents. Ils y brossent le portrait d’un public relativement libre et créatif, qui pèse fortement, à travers ses pratiques, sur l’évolution du secteur culturel. Un regard distancié, à la fois positif et sans complaisance sur des débats très actuels, qui font rage au sein de la profession.

Webthea : Bonjour à tous les deux. Pour commencer, quelles sont vos préoccupations de chercheurs en Sciences de l’Information et de la Communication ?

Emilie Da-Lage : Nous travaillons tous les deux sur des questions musicales, de façon à la fois très liée puisque nous avons toujours échangé sur nos travaux et que nous collaborons régulièrement sur des projets, mais également sur des champs musicaux différents. Je me suis beaucoup penchée sur les musiques traditionnelles et les musiques du monde, et François sur les musiques électroniques et la jungle. Nous avons par ailleurs abordé des terrains différents, puisqu’au moment de ma thèse j’avais plutôt étudié les politiques éditoriales des collections de disques et un festival de musiques du monde, et toi...

François Debruyne : De mon côté, une partie de mon travail concerne les disquaires, dans une démarche plutôt ethnographique, ou pour le dire différemment, d’observation de ce qui se passe... Mais l’important, et ce qui fait que nous nous rejoignons dans nos approches, c’est que le but n’était pas d’étudier les musiques électroniques ou traditionnelles en elles-mêmes. Ce qui nous intéresse, c’est la manière dont les individus se constituent progressivement comme des amateurs, des experts… La teneur de leurs échanges et les façons dont ils échangent. Pas simplement des disques, mais aussi des avis sur la musique, des références, des histoires, des manières d’écouter etc. Et dans le même temps, comment ces échanges là, en retour, produisent des styles culturels communs.

Emilie Da-Lage : Je pense d’ailleurs que c’est peut être là que se trouve la spécificité des Sciences de l’Information et de la Communication lorsque l’on effectue des recherches sur la musique. C’est aussi la base de nos travaux communs, développés entre autre au sein de la Maison des Sciences de l’Homme de Paris Nord. Ceux-ci portent d’une part sur les rapports entre industrie musicale et diversité, et d’autre part sur les amateurs de musique. Ce que nous cherchons à faire dans un cas comme dans l’autre, c’est partir des pratiques des amateurs pour pouvoir questionner différemment les logiques de la production culturelle. Il nous a semblé que c’était vraiment pertinent puisque l’amateur d’aujourd’hui peut être considéré comme au centre des mondes de la musique et non comme un simple récepteur. Par exemple, on constate l’invention de nouvelles formes d’échange. Je pense aux plateformes de Peer to Peer [1] , qui amènent à remettre en question le modèle économique de l’industrie du disque. Notamment pour cette raison, on pense que rester collés aux pratiques des amateurs, tenter de les comprendre et de les décrire permet d’aborder différemment ces grandes logiques socio-économiques.

François Debruyne : J’ajouterai qu’il faut éviter de présumer avant toute recherche, que nous connaîtrions aujourd’hui un phénomène d’appauvrissement de la culture ou même d’aliénation des populations. En effet, l’une des caractéristiques fortes des études culturelles et médiatiques, c’est d’essayer de tenir compte de ce que les usagers font des messages qu’ils reçoivent, en écartant absolument le postulat qu’ils seraient passifs voire manipulés. Il s’agit de ne pas confondre conditions nécessaires et conditions suffisantes d’une uniformisation culturelle. On ne peut, par exemple, nier le fait que même avec la meilleure des stratégies marketing, il reste possible que les gens n’achètent pas un produit ou un service. Parfois ça marche, parfois non, mais le principe d’incertitude est systématique dans le secteur culturel.

Emilie Da-Lage : Voilà, c’est pourquoi nous ne voulons pas négliger les manières dont les gens procèdent. Nous sommes intéressés par les technologies qu’ils utilisent et plus généralement par le sens qu’ils donnent à ce qu’ils font… Pour nous, tout ça est inscrit dans un continuum et nous n’en négligeons aucun élément. Tout simplement parce que c’est aussi ce qui permet de comprendre les pratiques culturelles en elles-mêmes.

Webthea : Vous venez de citer un travail de recherche en cours sur les pratiques musicales des amateurs. Pourriez vous nous expliquer plus précisément comment vous avez mené et pensé cette enquête là ?

Emilie Da-Lage : Le principe de la recherche était de demander à des amateurs de musique de produire une « cartographie de leurs pratiques ». De représenter, par le dessin ou la schématisation, les pratiques les plus importantes dans leur rapport à la musique.
D’abord, il nous est apparu intéressant de partir d’endroits fédérateurs, de lieux de pratique de la musique. Ce qu’on ne voulait pas, c’était choisir des gens par catégories socio professionnelles, pour éviter de présupposer l’existence d’un goût partagé en fonction de l’appartenance sociale. Dès lors, nous avons travaillé avec des étudiants assistant à un cours de médiation musicale optionnel, puisqu’il s’agissait là de personnes qui fréquentaient volontairement et délibérément ce lieu, dans une démarche d’engagement. Donc de véritables amateurs. Ensuite on s’est également intéressés aux grands abonnés de l’opéra de Lille.
L’idée générale était de partir de cette notion de « pratiques musicales » pour pouvoir questionner la figure de l’amateur. Il s’agissait de travailler sur un document produit et pensé par les amateurs eux-mêmes. On a ainsi récolté beaucoup de données, notamment sur les liens entre pratiques culturelles et sociabilité… Avec les abonnés de l’opéra, on a obtenu des choses très intéressantes. Entre autres, le fait que lorsque l’on se figure comme amateur, on est capable d’exprimer beaucoup de choses dans le registre de la sensibilité, d’en parler, et même de produire des cartes comportant des instruments de mesure de l’émotion très élaborés. Pour l’amateur c’est important de se présenter comme quelqu’un qui peut parler de ses émotions. Il y a la capacité à se laisser aller durant le temps du concert, et en même temps celle d’avoir un discours très réflexif, non seulement sur ses pratiques mais aussi sur son goût.

François Debruyne : Nous avons également constaté très concrètement que, comme l’a montré Antoine Hennion, tout l’art des amateurs consiste à construire pour soi des moments extraordinaires, à travers des pratiques quasi-ordinaires. Même pour nos grands amateurs d’opéra qui y vont quatorze ou quinze fois par an. Nous avons été frappés par le luxe de détails avec lequel les amateurs nous racontaient ces moments là. C’était à la fois étonnant, riche et intéressant… Pour penser une politique dans un lieu, il peut donc être pertinent de travailler sur cette association forte entre sortie au spectacle et moment d’exception. Ce n’est pas nouveau, mais c’était vraiment flagrant dans leur façon de nous dépeindre ces moments d’émotion ressentie.

Webthea : Vos interrogations font indirectement écho à la question de la dématérialisation du rapport à la musique. Selon certains professionnels, celle-ci mettrait en danger la médiation culturelle, menaçant ainsi la diversité de l’offre et de la demande. Avez-vous un avis là-dessus, de par votre connaissance des pratiques musicales des amateurs ?

Emilie Da-Lage : En fait, l’idée de dématérialisation de la musique nous paraît déjà faussée en elle-même. Le rapport à la musique, même quand il passe par le fait de mettre son ordinateur en marche, d’ouvrir son explorateur internet, de se relier à une plateforme de téléchargement puis d’écouter ou de télécharger des morceaux… est tout sauf dématérialisé ! Nous dirions plutôt qu’une nouvelle forme de matérialité se met en place.
En effet, on assiste aujourd’hui à l’aboutissement de logiques anciennes. Celles-ci ont émergé à partir du moment où la technique de l’enregistrement a offert la possibilité d’amener la musique chez soi, et a ainsi donné un pouvoir à l’auditeur. Celui de maîtriser les conditions de son écoute, ou au moins une partie d’entre elles. D’ailleurs, le débat mené aujourd’hui fait écho à des conflits historiques sur les débuts de la radio. On voyait à cette époque des affrontements entre professionnels, indignés parce que désormais on allait pouvoir convoquer Beethoven dans son salon, et même faire la vaisselle en l’écoutant. Bref, la question du pouvoir grandissant de l’auditeur, c’est une longue histoire qui n’a pas commencé avec l’informatique ou le Peer to Peer. Aujourd’hui l’amateur endosse vraiment une position centrale dans les mondes de la musique. Donc quelque part c’est peut être lui, effectivement, qui a beaucoup de clés en mains. Mais est-ce que ce sont de fausses clés ? Difficile de trancher là-dessus…

François Debruyne : Mais il est sûr qu’on ne peut pas dire que les amateurs sont manipulés. Si l’offre est uniforme le goût s’uniformise, il faut remettre les choses dans le bon sens. On peut toujours dire « ce n’est pas parce qu’il y a Arte que les gens sont plus intelligents », il n’empêche qu’Arte existe et qu’il existe aussi un public pour la regarder. Et la diversité de la programmation permet cela. Donc ce n’est pas au niveau d’une offre gérée par un système économique qu’on va pouvoir changer la donne, mais c’est dans la manière d’accéder à celle-ci, même si elle est importante. D’autre part si on trouve que l’offre est trop uniforme c’est là-dessus qu’il faut travailler. Quant à l’amateur, loin du mythe de l’auditeur « auto construit », je dirais qu’il a gagné non pas en liberté mais en possibilités d’accès à des musiques, qu’il peut écouter plus facilement.

Emilie Da-Lage : Oui, de ce fait parler de massification du goût, c’est peut être un peu se tromper, à la fois historiquement et sociologiquement. En revanche, il y a une massification des pratiques d’écoute et de consommation musicale.

François Debruyne : Ce qui me semble avoir changé, bien plus que le goût, c’est surtout le rapport au stock de musique finalement… Ces jeunes qui téléchargent sont capables de jeter toute la discographie d’un artiste à la corbeille pour faire de la place sur leur disque dur, alors que pour les trentenaires par exemple, cela équivaudrait à jeter leurs CD par la fenêtre. Ce qui est évidemment impensable. Donc les jeunes ne s’inscrivent plus, comme les générations précédentes, dans une logique de mémoire, de conservation, de collection… Mais ce sont ces mêmes jeunes qui ont conscience par exemple de l’existence d’un répertoire de musique classique, qui s’investissent à l’école dans une troupe de théâtre ou qui possèdent une culture impressionnante en matière de théâtre contemporain ! Voilà, il faut continuer à dresser des ponts et surtout ne pas être condescendant ni hiérarchisant… Ne pas retomber dans de vieilles litanies opposant une culture de masse qui aliènerait des populations décérébrées et la vraie culture. Et aussi en finir avec l’idée que ce sont deux mondes opposés qui doivent nécessairement être en conflit…

Webthea : Mais dans ce monde de la musique de plus en plus centré autour de l’amateur et de son pouvoir, quel devient par exemple le rôle du programmateur de spectacles ?

Emilie Da-Lage : Il me semble que le problème des programmateurs est davantage lié à l’industrialisation du secteur. On pense aux gros groupes du type Live Nation qui se comportent dans le secteur du spectacle vivant comme les majors du disque. Je veux dire qu’ils peuvent contrôler une multitude de festivals et de salles tout en faisant du management d’artistes. Ces groupes participent de la relative uniformisation des programmations. Et c’est là qu’on peut insister sur l’importance des politiques publiques. Je pense par exemple au réseau des Scènes de Musiques Actuelles (SMAC), qui participe d’une économie intermédiaire et peut jouer la carte de la découverte. Parce qu’elles sont soutenues, les SMAC conservent une relative liberté de programmation qui leur permet de faire fonctionner des tourneurs et des entrepreneurs de spectacles de taille moyenne. Evidemment, en choisissant de s’abonner à une SMAC plutôt que d’aller au Zénith tout le temps, l’amateur de musique a un certain pouvoir. Mais ce pouvoir est lui-même pris dans des logiques à la fois économiques, sociales, médiatiques etc…

François Debruyne : C’est effectivement dans la régulation de la diffusion que les politiques publiques ont un rôle important à jouer parce que l’offre est de plus en plus pléthorique. Le fait est que d’année en année on produit plus de morceaux et plus d’albums qu’on n’en a jamais produit…

Emilie Da-Lage : Voilà, aujourd’hui les combats à mener ne sont plus forcément les mêmes qu’avant. Jusqu’à récemment on se battait pour un nombre de référencements dans les magasins de disques, aujourd’hui, on va se battre aussi autour de l’organisation d’Internet et des portails… On voit bien par exemple qu’il y a désormais une vraie stratégie à penser autour des moteurs de recherche pour faciliter l’accès à l’offre… Et il y a beaucoup de lobbies qui se mettent en place, comme Music for Coalition aux Etats Unis, qui militent pour ce qu’ils appellent la Net Neutrality [2] . On peut évidemment critiquer le concept, qu’est ce que c’est que la neutralité, etc. Quoiqu’il en soit, il s’agit empêcher les plus gros acteurs du secteur d’acheter leurs places de référencement dans les moteurs de recherche. Cela permet par exemple d’éviter que le mot clef « musique » renvoie directement sur le site d’Universal parce qu’Universal aurait payé…
Enfin, pour en revenir aux amateurs, on ne peut pas uniquement parler de « désir de sortir ». Dominique Pasquier disait récemment à ce sujet que la sortie au théâtre est « prise dans un ensemble de pratiques sociales ». Il faut entendre par là que le public cherche aussi des moments de sociabilité et d’échanges autour du spectacle qu’il vient de voir. Pour moi il s’agit donc vraiment d’envisager la sortie au théâtre en contexte pour amener du monde dans les salles. Aller au spectacle, c’est une pratique qu’on ne peut pas dissocier de l’ensemble de la vie des gens et des problèmes qu’ils y rencontrent en général. Or encore trop souvent les politiques dites de démocratisation de l’accès à la culture qui se traduisent par des grilles tarifaires, des actions de médiation etc… isolent les mondes de l’art des autres mondes sociaux.

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