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Les Maisons Folies, des laboratoires de médiation culturelle chez les Ch’tis

par Géraldine Oury

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Depuis 2004, les maisons Folies ont considérablement modifié le paysage culturel de l’agglomération lilloise. Pour certains, elles ont même inventé une nouvelle façon de pratiquer la médiation culturelle et amené un nouveau public dans les salles de spectacle. Avec Laurent Tricart, chargé de communication culturelle à la ville de Lille, nous revenons sur le fonctionnement de ces maisons, et dressons un bilan au terme de leurs cinq premières années d’existence.

Webthea : Laurent Tricart, nous vous rencontrons aujourd’hui pour évoquer un type de lieu tout à fait spécifique à la métropole lilloise : les Maisons Folies. Pouvez vous tout d’abord nous expliquer ce que sont les maisons Folies et quelles sont leurs spécificités ?

Laurent Tricart : C’est une question que l’on peut aborder de différentes façons. D’abord, c’est un type de lieu culturel dédié à la création artistique, et volontairement implanté dans des quartiers plutôt populaires. Par conséquent, leur vocation n’est pas simplement d’accueillir des spectacles ou des expositions. Les maisons Folies sont aussi des moteurs de démocratisation culturelle, et des lieux qui ont pour ambition de devenir incontournables dans leurs quartiers respectifs. Des lieux culturels certes, mais aussi de vrais lieux de vie pour les riverains.

Les Maisons Folies sont aussi des espaces de travail pour les artistes que nous accueillons en résidence. Il y a des studios dans lesquels ils peuvent travailler, et même des logements. Évidemment ceux-ci ne sont pas donnés à l’année : ils viennent servir un projet artistique en permettant à un artiste de se loger pendant X jours, X semaines, selon l’ampleur du projet qu’il porte.

C’est vraiment tout cela qui fait la particularité des maisons Folies : à un moment donné, nous avons osé mélanger la diffusion, le lieu de travail, et intégrer une dimension ouvertement sociale à la chose. Attention, celles-ci n’ont cependant rien à voir avec des centres sociaux. Ce sont plutôt des espaces qui, dans leur cahier des charges, prennent en compte le fait que la diffusion de la culture et la démocratisation culturelle passent aussi par un travail de fond avec le milieu associatif et les institutions.

Webthea : Donc si l’on essaye de résumer, ce sont des lieux qui ont à la fois pour vocation de diffuser des spectacles et des expositions, d’accueillir et de soutenir des projets en cours de création, et d’être des moteurs de démocratisation culturelle...

Laurent Tricart : Oui ce sont vraiment des moteurs de démocratisation culturelle, il s’agit là pour nous d’avoir une approche de la culture vraiment différente de celle d’autres lieux un peu plus conventionnels. D’ailleurs cela se voit aussi à travers le travail architectural qui a été fait. Les maisons Folies sont des lieux très ouverts. Dans le cahier des charges, qui avait été proposé par Didier Fusilier au moment de Lille 2004, l’idée était d’imaginer des espaces qui soient à tous points de vue ouverts au plus grand nombre. Pour vous donner un exemple de la façon dont cette vocation se reflète architecturalement, sachez que les deux maisons lilloises comportent des rues intérieures. A Wazemmes c’est particulièrement flagrant puisque l’endroit est perpétuellement ouvert, et même traversé par deux rues. D’ailleurs peu de gens le savent, mais la rue principale qui traverse la maison Folies Wazemmes porte un nom, et celui-ci sera mentionné sur les futurs plans de ville.

Il y a un autre exemple, celui de la Condition publique de Roubaix, qui répond exactement à ces critères là puisqu’il s’agit d’un lieu ouvert qui comporte une rue centrale. C’était vraiment essentiel à nos yeux car tout cela devait symboliser l’esprit d’ouverture de l’endroit.

Webthea : A quel moment et dans quel contexte ce projet de lieux culturels d’un nouveau genre a-t-il émergé dans la métropole lilloise ?

Laurent Tricart : Tout ça a été pensé au moment où nous préparions Lille 2004. Cette année en tant que capitale européenne de la culture a véritablement été un moment fort pour la ville, ses habitants, son image à l’extérieur. Mais dès nos premières réflexions, nous tenions absolument à ce que cette fête exceptionnelle ne soit pas qu’un éphémère feu d’artifices. Nous voulions que Lille 2004 laisse des traces véritablement pérennes et durables dans la ville et ses environs. Ces traces, ce sont principalement les maisons Folies.

Elles ont été imaginées dès les débuts de notre réflexion, vers 1999-2000. Nous avons mené un travail de fond qui a petit à petit été affiné. C’est à ce moment que plusieurs villes ont proposé des lieux, car elles avaient à disposition des friches industrielles qui pouvaient être réhabilitées de cette façon.

Pour résumer, l’idée était de profiter de cette occasion pour imaginer une nouvelle génération de lieux culturels. Les années 80 et l’ère Lang avaient déjà provoqué une dynamique forte d’équipement des grandes villes en théâtres ou en lieux d’exposition. C’était en quelque sorte le premier grand mouvement de démocratisation culturelle. Le constat que portait Didier Fusilier, qui dirigeait l’équipe de Lille 2004, c’était qu’il fallait relancer ce mouvement, tout en proposant quelque chose d’autre. Son idée a fait école : pour illustration, si on sort de l’exemple lillois, on pourrait dire que le 104 , qui vient d’ouvrir à Paris, a beaucoup de points communs avec nos maisons Folies.

Webthea : Comment traduisez vous ce souci de démocratisation culturelle, que vous avez évoqué à plusieurs reprises, en termes de programmation ?

Laurent Tricart : Grosso modo, les Maisons Folies ambitionnent d’être en mesure de travailler « du quartier à l’international ». Elles sont de vrais espaces de proximité, bien implantés dans les quartiers. Parallèlement, elles ont aussi cette exigence artistique qui en fait des lieux capables d’accueillir des projets artistiques d’envergure nationale voire internationale. Attention, l’idée n’est pas de faire le grand écart entre les deux, comme s’il fallait nécessairement les opposer. Il s’agit plutôt, à travers un projet artistique, de pouvoir « embarquer » des habitants, en direct ou via des associations. Nous essayons d’impliquer les gens dans les projets artistiques, soit sous la forme d’ateliers, soit à travers un projet parallèle à celui porté par un artiste. Voilà, les deux maisons Folies lilloises tendent au maximum à essayer d’intégrer ces deux dimensions pour n’en faire plus qu’une.

Ce qu’on constate d’ailleurs avec plaisir, c’est que globalement les artistes sont toujours partants pour faire acte de médiation culturelle. Ils ont naturellement le souci de faire reconnaître ce qu’ils sont en tant qu’artistes, et de faire reconnaître la notion de travail chez l’artiste.

Webthea : Tout à l’heure vous avez fait référence à Didier Fusilier et à Lille 2004, pouvez vous nous expliquer comment ces maisons ont évolué depuis cette année phare pour la vie culturelle de la métropole lilloise ?

Laurent Tricart : Aujourd’hui les maisons Folies sont gérées par des directeurs qui ont un budget et une équipe indépendante. C’est ainsi depuis le 29 novembre 2004, date de clôture de notre année en tant que capitale européenne de la culture.

Les directeurs travaillent dans leurs lieux respectifs en respectant le plus possible ce qui était le concept de base de la maison Folies. Ils l’appliquent au quotidien à travers une programmation artistique qu’ils maîtrisent en totalité, tout en ayant, depuis 2005, multiplié les actions culturelles, les partenariats etc.

Quelques chiffres : depuis 2004, les deux maisons Folies lilloises ont attiré environ cinq-cent mille spectateurs. Elles ont un nombre de projets à l’année qui est assez faramineux, de l’ordre d’une centaine chacune... Elles ont aussi une dimension de travail de fond avec la scène artistique locale, et également des projets d’envergure nationale voire internationale.

Le bilan aujourd’hui, c’est qu’elles ont bien pris leur envol, trouvé leurs marques, et sont devenues des lieux de référence. Elles ont aussi fidélisé un public nouveau : en effet, leur pluridisciplinarité a permis de séduire des gens très ouverts, qui sont vraiment à l’écoute de toutes les formes d’art.
Malgré tout, il est évident que des publics plus spécialisés existent toujours, mais les maisons Folies s’adressent à eux aussi, dans la mesure où elles accueillent régulièrement différents projets plus classiques. Ensuite, elles sont aussi ouvertes à des choses beaucoup plus populaires et grand public. Il y en a vraiment pour tous les goûts, de quoi satisfaire tous les « profils » de consommateurs culturels. En fait, j’ai l’impression qu’une véritable marque de fabrique « maisons Folies » commence à exister. Elles ont su aiguiser la curiosité naturelle d’un certain public, qui leur reste fidèle et donc se précise de plus en plus. Exactement comme les scènes nationales et tous les lieux crées dans les années 80 ont pu contribuer à créer de nouveaux publics.

D’ailleurs ce qu’on constate, c’est que globalement ça ne vient absolument pas nuire aux équipements qui existaient auparavant. Pour dire les choses un peu basiquement, je pense que ça vient multiplier les publics, en créer de nouveaux. Et ça, c’est aussi, je pense, parce que dans le projet des maisons Folies il y a un projet architectural. Pour moi, cette dimension est vraiment un élément auquel on peut s’identifier, un signe fort. Les architectures de Moulins et Wazemmes sont assez marquées et on peut se les approprier facilement. Donc depuis 2004, elles ont trouvé leur place, elles font partie de la vie culturelle de la métropole lilloise, de son territoire et même de la région. Elles ont une certaine reconnaissance nationale, et on vient même les visiter de l’Europe entière. Tout au long de l’année, nous recevons des délégations professionnelles désireuses de s’inspirer de notre façon de faire. Ça pour moi, c’est un symbole fort de réussite : cinq ans après, les maisons sont toujours là et elles commencent même à avoir valeur d’exemple. Le symbole parfait, je pense qu’encore une fois, c’est l’ouverture du 104 : ce n’est pas une maison Folies mais il y a quand même beaucoup de points communs.

Webthea : D’un autre point de vue, on pourrait rapprocher le succès de ces lieux d’un nouveau genre et le développement de la culture du zapping... Tout tout de suite, tout très vite, sans jamais rien creuser... Ce n’est pas nécessairement positif.

Laurent Tricart : C’est vrai, mais il faut souligner que le succès des maisons Folies démontre aussi que la culture a trouvé sa place dans les grands projets urbains. De ce fait, aujourd’hui, il paraît logique pour beaucoup d’élus que le développement d’un nouveau quartier ou la réhabilitation d’un ancien vienne se nourrir d’un lieu culturel, qui fasse partie des équipements de base du quartier. Quand je vois ces délégations de professionnels qui viennent de toute l’Europe, je me dis que cet exemple des maisons Folies vient nourrir les gens qui travaillent sur l’action culturelle, mais aussi ceux qui travaillent sur la politique de la ville, sur l’urbanisme... On sent quand même qu’il s’agit de lieux qui ont pour vocation d’aller plus loin que la culture, plus loin que la simple diffusion culturelle. Que l’on adhère ou non aux choix qui sont fait en matière de programmation, il reste donc toujours des éléments de bilan incontestablement positifs à mettre en avant.

Pour en savoir plus :

http://www.mairie-lille.fr/fr/Culture/maisons-folie-tri-postal

http://www.lillemetropole.fr/index.php?p=1156&art_id=

Visite virtuelle de la maison Folies de Lille Moulins : http://leadnetwork.nordpasdecalais.fr/visitevirtuelle/lillemoulins/fr/index.htm

Crédit Photo : Ville de Lille

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