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Critiques / Théâtre

La Stratégie d’Alice de Serge Valletti

par Gilles Costaz

Aristophane est marseillais

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En 2009, Serge Valletti, envers et contre tous, s’attaquait à la traduction, disons plutôt à l’adaptation, à la prise en main libre et sans contrainte, de toute l’oeuvre d’Aristophane qui nous est parvenue. Soit onze pièces. En 2016, les onze pièces ont été transposées et éditées. Et même douze, puisque Valletti a fait un sort inattendu aux fragments retrouvés de pièces disparues ! Pour la première fois, l’un des textes de cet ensemble « Toutaristophane » est représenté : La Sratégie d’Alice. Le directeur des Nuits de Fourvière, Dominique Delorme, qui n’a pas pour rien deux théâtres antiques sous la main, a continuellement apporté son appui à Valletti pour cette tâche titanesque. Il y a eu, ces dernières années, à Fourvière, des lectures et des mises en espace (Valletti lisant lui-même une partie des textes pendant cinq heures d’affilée il y a trois ans !) Voilà le passage à l’acte total, confié à Emmanuel Daumas qui assure la mise en scène et l’un des principaux rôles.
Sous la plume de Valletti, Lysistrata est devenue Alice. On ne connaît la trame. Fatiguée du furieux goût des hommes pour la guerre, Alice-Lysistrata a une idée qui pourrait mettre fin à ces appétits belliqueux : imposer aux mâles une grève du sexe. Elle en parle à ses amies, qui renâclent. Le sexe, elles aiment ça ! Mais la solidarité des femmes l’emporte sur la passion du plaisir. Elles occupent l’arsenal et le trésor public, et verrouillent leurs corps ! Les hommes, court-circuités sur tous les plans, n’ont plus qu’à tenter de parlementer. L’abstinence les rend fous, mais les femmes tiennent bon. Le sexe reviendra peut-être si les machos renoncent à la guerre…
Valletti fait d’Aristophane l’Athénien un Marseillais. Le cadre, le contexte, le langage, les invectives, tout est enflammé comme sur le Vieux-Port, aujourd’hui. En plein aujourd’hui. C’est vraiment Marseille, même si c’est aussi Athènes, Gênes ou Alger ! L’on n’y remâche pas ses mots et ses instincts. C’est grossier et sexuel, comme lorsque tombent les barrières de l’éducation et de la patience. Emmanuel Daumas n’a pas eu peur de prendre franchement cette direction : les femmes et les hommes sont parfois nus, les sexes des hommes surgissent en appendices dressés plus grands que nature, on se hurle dessus, on s’empoigne, on se provoque dans le folklore le moins folklorique, car chauffé à blanc par les cerveaux exaspérés. Daumas a ajouté un caractère international au groupe des femmes : en plus des Athéniennes, qui sont marseillaises, il a ajouté une Japonaise en tenue traditionnelle et une femme noire totalement dénudée. Ce qui est bien vu : le texte débusque sans cesse la peur de l’étranger, l’obsession de se refermer sur son clan. Le message de compréhension et le rire impudique passent en grands vents. Le texte de Valletti, qui additionne les courtes scènes crépitantes, frappe et cliquète avec sa musique qui vient de la rue et d’une caresse toute personnelle de chaque mot. La soirée est sans doute un peu trop longue. A la reprise, il sera peut-être bon d’enlever un petit minimum de cette criée ordurière et sublime. Olivia Côte est une merveilleuse Alice, car elle garde, dans l’autorité et l’âpreté, une élégance, un charme, une vérité enfantine rares. Judith Siboni, Nazareth Agopian, Emmanuel Daumas, Eddy Letexier, Anne Suarez, pour ne citer qu’eux, ont de la verve à revendre, tandis qu’en travesti, Jacques Toinard joue, surtout à la guitare électrique, une musique foraine qui sait ne pas recouvrir les éclats du langage. L’Antiquité bondit de la nuit des temps, follement neuve et follement débridée.

La Stratégie d’Alice de Serge Valletti d’après Aristophane,
mise en scène Emmanuel Daumas, décor et lumière Bruno Marsol, maquillage Elise Kobisch–Miana, musicien Jacques Toinard, photographie Olivier Marty, costumes Élise Kobisch-Miana, avec Olivia Côte, Judith Siboni, Anne Suarez, Brahim Tekfa, Gael Leveugle, Eddy Letexier, Nazareth Agopian, Vincent Deslandres, Emmanuel Daumas, Magalie Levèque, Jessica Deniaud, Nicolas Pierson, Noé Reboul, Dimitri Kamenka, Lucas Sanchez.

Nuits de Fourvière, Lyon, théâtre antique, tél. : 04 72 32 00 00. Représentations de La Stratégie d’Alice terminées le 27 juin. (Durée : 2 h 15). Textes publiés aux éditions de l’Atalante. Le festival se poursuit jusqu’au 31 juillet.

Photo Loll Willems.

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