La Flûte enchantée

Mozart en géométries variables

La Flûte enchantée

La Flûte enchantée de Mozart dans l’œil d’un appareil photo à soufflet au temps des colonies : sur fond de palmiers d’un paysage qui pourrait être d’Egypte tout comme de Nouvelle-Orléans, Tamino pose en costume de chasseur, Papageno en prestidigitateur de music-hall, Sarastro en chef de famille endimanché, Monostatos en Turc d’opérette, les trois Dames en jupes à faux cul... Clichés de l’époque révolue des premiers balbutiements du cinéma sur lesquels vient s’imprimer un déluge de graphismes à géométries variables, lignes droites ou brisées au laser, courbes dansantes, carrés, triangles et autres figures en mouvement perpétuel... Le tout au rythme d’un métronome ailé. Le chef d’œuvre testament de Mozart, ce conte initiatique où la féerie et la philosophie se conjuguent à tous les temps de la pensée humaine, se cuisine décidément à toutes les sauces. Sa dernière recette vient d’être mitonnée à La Monnaie de Bruxelles par le dessinateur, cinéaste, vidéaste, homme de spectacles sud-africain William Kentridge.

Comme sur un navire en pleine tempête

Il fut un temps où l’on montait des opéras avec pour tout décor quelques toiles peintes et pour toute mise en scène une poignée d’indications au sol évitant aux protagonistes de se cogner les uns aux autres ou de buter sur les accessoires. Puis, venue du théâtre vers la fin des années soixante, s’installa l’ère des metteurs en scène dramaturges novateurs qui révolutionna de fond en comble l’approche du répertoire lyrique et lui trouva un nouveau public. Puis le cinéma s’en mêla, bientôt suivi par la bande dessinée puis par la télévision et la vidéo. William Kentridge semble être un succédané réussi de toutes ces techniques, grand manipulateur d’images, illusionniste inspiré, ingénieur des formes et des sons. Autant de qualités qu’il jette en vrac dans la réalisation de cette Flûte enchantée high-tech mais qui finissent par l’encombrer de significations, de références et de symboles dans une sorte de mouvement perpétuel qui finit par donner l’impression de tanguer sur un navire en pleine tempête. On en a le tournis, le mal de mer, on n’a plus le temps de savourer l’ingéniosité, la drôlerie parfois de tant d’effets spéciaux... Mais contrairement au sort que lui jetèrent les Espagnols de La Fura del Baus à l’Opéra Bastille en l’amputant, entre autres fantaisie, de ses dialogues (voir webthea du 27/01/05), La Flûte soumise à la méthode Kentridge sort indemne de son bouillonnant brassage d’images en noir et blanc, sépia et pastels délavés. Elle continue de dire son histoire et de livrer peu ou prou son message.

Une direction d’orchestre scandée, rapide et efficace

Mais à travers le prisme de sa rationalité, dans sa façon de rendre quotidien les sortilèges, avec ses prêtres en gilets à fleurs brandissant une équerre ou un compas qui semblent davantage appartenir à un club de géomètre qu’à une société initiatique, lui manque sa spiritualité, son supplément d’âme. C’est réfléchi, documenté, intelligent. L’esprit est présent, l’âme est restée au vestiaire des abonnés absents. Curieusement, ce parti-pris à contre courant de l’émotion se retrouve dans la direction d’orchestre, scandée, rapide et efficace de René Jacobs qui, en fin spécialiste du baroque, a glissé quelques baroqueux pur jus de l’Akademie für Alte Musik de Berlin, ainsi que Claude Maury et son cor naturel parmi les instrumentistes de l’Orchestre de la Monnaie. Ainsi qu’un pianoforte qui ne figure pas dans la partition et dont les improvisations ludiques donnent à l’ensemble un faux air d’accompagnement de cinéma muet. Double distribution comme d’habitude à La Monnaie avec, ce soir-là, pour Tamino le ténor Werner Gura souplement en voix et en jeu, pour Pamina la délicieuse soprano finlandaise Helena Juntunen aux aigus charnus et au charme d’adolescente, pour Papageno Stéphane Degout en passe de devenir le tenant de ce rôle qu’il chante un peu partout et auquel il apporte sa jeunesse, sa fantaisie et le velours frappé de son timbre. Déception en revanche du côté du grand prêtre auquel la basse sud-africaine Kaiser N’Kosi apporte une noble présence paternelle mais auquel il manque encore quelques-uns des graves abyssaux du personnage. Quant à la colorature coréenne Sumi Jo, en reine de la nuit vacillant sur ses jambes et émettant ses fameuses vocalises avec un filet de voix qui sonne faux, elle fut tellement inexistante qu’elle ne prit même pas la peine de joindre ses camarades au moment des saluts. Sage précaution pour éviter les huées et laisser le public exprimer librement le plaisir d’avoir retrouvé son Mozart.

Die Zauberflöte de W.A. Mozart, livret d’Emmanuel Schikaneder, orchestre symphonique et chœurs de La Monnaie, direction René Jacobs, mise en scène et décors de William Kentridge, montage vidéo Catherine Meyburgh, costumes Greta Goiris, lumières Jennifer Tipton, avec, en alternance, Kaiser N’Kosi (et Harry Peeters), Sumi Jo (et Ana Camelia Stefanescu), Werner Güra (et Topi Lehtipuu), Stephane Degout (et Stephan Loges) Céline Scheen, Yves Saelens (et Jeffrey Thompson). Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles en coproduction avec l’Opéra de Lille, le Théâtre de Caen et la Fondazione Teatro di San Carlo de Naples. Du 27 avril au 12 mai à Bruxelles.

Photo : Johan Jacobs

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage, elle...

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