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Critiques / Opéra & Classique

L’Heure Espagnole de Maurice Ravel –Gianni Schicchi de Giacomo Puccini

par Caroline Alexander

Un lancement de saison sous le signe de la jeunesse et de la bonne humeur.

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Pour le lancement de sa nouvelle saison, l’Opéra National de Lorraine a choisi la gaieté et l’humour de comédies mises en musique. Quand on sait qu’il est plus difficile de faire rire que de d’émouvoir et qu’au-delà de cette complication, la mission en est confiée à une troupe de chanteurs quasi débutants, on peut craindre qu’un tel pari ne soit trop osé. Le défi est relevé, l’enjeu réussi, en deux fois une heure de charme, ironie et drôlerie assumé par l’équipe de l’association Nancy Opéra Passion en co-production avec la maison d’opéra nancéenne. Cette association créée il y a neuf ans se donne pour but d’aider la promotion de jeunes talents recrutés sur audition.

Deux cents soixante-dix candidats ont tenté leur chance pour la vingtaine de personnages distribués dans L’Heure Espagnole de Maurice Ravel et Gianni Schicchi de Giacomo Puccini. Dix-sept ont été retenus pour ce diptyque peu courant. Entraînés dans les master-classes de Ludovic Tézier, ils le servent avec dynamisme et musicalité dans la subtile mise en scène de Bruno Ravella et les décors souriants de malice d’Annemarie Woods.

A première vue rien ne relie ces deux œuvres, si ce n’est l’époque de leur conception et de leur création au tout début du XXème siècle. L’une, française, est datée de 1911 et se passe en Espagne, l’autre composée sept ans plus tard, est italienne pur jus et se déroule dans la mythique Florence, ville de toutes les beautés. Pour Ravel cette Heure Espagnole d’après la pièce coquine de Franc Nohain qui triomphait alors à l’Odéon, fut sa première œuvre lyrique qui restera plutôt discrète en comparaison avec la seconde, L’Enfant et les Sortilèges, composée en 1925 avec un succès resté inaltérable. Puccini en revanche était en fin de carrière quand il conçut ce Trittico, avant-dernier opus, réunissant trois courtes œuvres dissemblables – un drame, Il Tabarro, un conte religieux, Suor Angelica, et Gianni Schicchi, satire grinçante de la bourgeoisie toscane.

Amours et amourettes sous-tendent les deux petits opéras, et scellent leurs points communs. Musicalement on peut imaginer que Puccini ait gardé dans l’oreille les habaneras, fandangos et autres cadences hispaniques pour rythmer façon commedia dell’arte les drôles de péripéties de l’héritage détourné par les roueries de son Schicchi. Mais rien n’est moins sûr…

Trait d’union malicieux

Bruno Ravella, metteur en scène consacré en Grande Bretagne, fait ici ses débuts en France et s’affirme comme un grand. C’est lui qui trace le trait d’union malicieux entre Ravel et Puccini, entre le vaudeville à la Feydeau de l’Heure Espagnole et le pamphlet railleur de Gianni Schicchi. L’horloge géante qui, de face, sert de ventre à Ravel lâchera, de profil, les ressorts que Puccini extirpe de la mesquinerie de ses pantins. Par-dessus la grande horloge ravélienne on aperçoit un bout de la chambre où Concepción, la nymphomane épouse de Torquemada l’horloger, se coiffe et passe l’aspirateur (durant l’ouverture) pour y recevoir son amant durant l’heure attendue où le brave époux part en ville régler les horloges municipales. En apothéose des roueries de Gianni Schicchi auto-nommé héritier par un faux testament, la silhouette de l’horloge prend les contours d’un vitrail s’ouvrant sur les toitures florentines, où s’inscrivent les silhouettes de Lauretta, la fille de Gianni, enfin dotée, et de son amoureux Rinuccio, jusqu’alors interdit pour cause de mésalliance financière. Astuce de mise en scène, des sons de cloche annonciateurs rythment l’ensemble, ils retentissent en prélude à l’Heure espagnole, puis font résonner le glas qui permet de basculer sur la mort du vieux Buoso Donati, légataire involontaire du malin Gianni Schicchi.

Au chapitre Ravel, Eléonore Pancrazi, mezzo corse, au jeu délié, à la voix fruitée et à l’impeccable diction est une Concepción blonde platinée virevoltant entre amants et mari. Un époux candide dont le ténor David Margulis fait un cocu gentil qui ne comprend rien aux manigances qui lui font pousser des cornes. Celles-ci sont articulées par le poète, l’amant en titre dont le ténor Jean-Michel Richer fait un amoureux godiche et rêveur. En galant repoussé Thibaut de Damas, baryton basse, s’amuse à composer le banquier trop ventru dont les graves en revanche manquent de volume. Le brave muletier si obligeant et musclé (il transporte à bout de bras ses rivaux enfermés dans des horloges !) est joué avec humour par le baryton espagnol Gilen Goicoechea à la voix ferme et aux aigus planeurs.

A l’exception de Jean-Michel Richer, on les retrouve tous au cœur du truculent Puccini, dans des rôles secondaires, en héritiers refoulés ou médecin. Ils sont neuf à trépigner d’impatience devant la porte (le rideau) du vieillard à l’agonie, on les voit de dos, les dames en fourrures, les hommes en costumes vieille bourgeoisie.

Par son rôle, le rôle-titre, sa présence, son punch, le baryton Adrien Barbieri sort nettement du lot. Dents longues et voix nette, il fait passer son timbre naturel charnu à une sorte de faux gazouillis quand il est censé imiter la voix du vieillard dictant son testament. Pour un premier pas sur scène, la performance est prometteuse ! Parmi ses partenaires, tous de bon niveau, se détachent Laura Holm (Lauretta), soprano au charme céleste, la franchise du ténor Jérémie Schütz (Rinuccio, son amoureux) et la composition de la mezzo israélienne Yaël Raanan Vandor, hilarante en vieillarde courbée sur ses cannes et aboyant ses revendications.

L’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy se plie de bonne grâce aux battues de Michael Balke passant avec panache du langage de Ravel et à celui de Puccini.


L’Heure Espagnole de Maurice Ravel – Gianni Schicchi de Giacomo Puccini. Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction Michael Balke, mise en scène Bruno Ravella, décors et costumes Annemarie Woods, lumières D.M.Wood. Avec David Margulis, Eléonore Pancrazi, Gilen Goicoechea, Thibaut de Damas, Jean-Michel Richer, Adrien Barbieri, Jérémie Schütz, Yaël Raanan Vandor, Bozhidar Bozhkilov, Laura Holm, Jennifer Michel, Oleg Loza, Alejandro Gabor, Lancelot Nomura, Mathieu Gourlet, Elisée Alroy, Julien Nancey, Yves Breton.

Nancy – Opéra National de Lorraine, les 27 & 29 septembre, 4 & 6 octobre à 20h – le 2 octobre à 15h.

03 83 85 33 11 – www.opera-national-lorraine.fr

Photos : Opéra National de Lorraine

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