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Critiques / Opéra & Classique

Giordano Bruno de Francesco Filidei

par Olivier Olgan

L’ efficacité dramatique de ce premier opéra redonne du sens et de la vie au martyr d’une figure de la libre pensée.

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Après Galileo Galilei (figure héroïque de deux réussites d’opéras contemporains dans les années 2000 : Galileo Galilei de Philip Glass, (2002) et Galilée de Michael Jarrell, 2006), c’est autour d’un autre libre penseur de la Renaissance italienne, Giardano Bruno de devenir un personnage d’opéra.

L’opéra éponyme de Francesco Filidei, compositeur et organiste italien né en 1973 a été créé en septembre 2015 à la Casa da musica à Porto, puis en France à Théâtre de Hautepierre, à Strasbourg. Le disciple de Salvatore Sciarrino, Marco Stroppa, Jean Guillou et Frédéric Durieux a su à la fois digéré et se libérer de ses maîtres tout en s’ouvrant au patrimoine musical de la Renaissance que ce soit le madrigal, le grégorien ou le Dies Irea. Tout en proposant un instrumentarium particulièrement sophistiqué que le spectateur peut observer puisque l’ensemble Intercontemporain est sur scène.

Les martyrs réussissent aux auteurs contemporains tant du point de vue de l’accessibilité de la musique que du potentiel de densité dramatique ! Difficile de s’enfermer dans l’artifice ou le dogme quand il s’agit de rendre crédible le martyr du savant et philosophe dominicain Giordano Bruno (1548-1600), qui n’a pas hésité à remettre en cause l’ordre (du cosmos) et le dogme (de la vierge Marie entre autres), sachant que sa liberté de penser le condamnait. Cette fuite assumée vers le bucher permet une dramaturgie inépuisable que le compositeur et le metteur en scène Antoine Gindt savent entretenir sans jamais perdre ni l’auditeur, ni le spectateur. Grâce à la présence du baryton Lionel Peintre qui donne d’infinies nuances au rôle-titre, entre volonté et abattement, courage et naïveté face une haine sournoise et implacable.

Cette réussite est due à l’association de deux dynamiques très efficaces ; d’une part, un découpage en douze tableaux courts correspondant à autant d’étapes de la vie du philosophe ; déroulant chacun son atmosphère, sa tonalité et son rythme, ils permettent autant de jeux visuels que de variations scéniques et musicales ; citons deux paroxysmes, la jubilatoire bacchanale vénitienne où notre abbé se montre réceptif aux désirs féminins et la fascinante invention théâtrale de l’exécution finale… d’autre part, le renfort d’un ensemble vocal de 12 voix autant féminines que masculines tantôt chœur grec, foule, confident ou accusateur donne une subtile épaisseur sensuelle en contrepoint du quatuor de voix très typées : Giordano (baryton), ses tourmenteurs, les deux inquisiteurs (ténor, basse) et le pape Clément VIII (contre-ténor). Le metteur en scène Antoine Gindt le plonge dans une chorégraphie scénique qui anime chaque étape d’un procès trop souvent statiques.

Toute la force de ce spectacle – à la fois profond et délié, malgré l’aplomb d’un énorme demi-globe noir qui semble induire toute absence de transcendance, est de rendre le drame intemporel, jouant des ressorts de la Passion et de la fièvre des utopies se cassant sur le mur du dogmatisme. Si visuellement et musicalement, le pari est tenu, le livret en italien de Stefano Busellato trop illustratif et très fragmenté donne l’impression – même si l’enjeu n’est pas la pertinence des blasphèmes mais l’aspiration à penser autrement – d’enchainer les poncifs et les sentences creuses. Cette faiblesse liée à la difficulté de réduire des enjeux théologiques et humanistes à quelques phrases dans une coulée musicale ininterrompue ne gâche pas cependant pas la portée de cette première œuvre, la puissance de la mise en scène d’Antoine Gindt et la virtuosité de la direction musicale de Peter Rundel, qui donnent vie, chair et sons à la statue de bronze qui occupe le centre du Campo dei Fiori à Rome, la place même où Giardano Bruno mourut pour ses idées.

Giordano Bruno de Francesco Filidei, livret de Stefano Busellato, Ensemble Intercontemporain, direction musicale : Peter Rundel , assistant à la direction musicale, Léo Warynski (dirige les représentations des 19 et 21 avril, et du 26 à Caen), mise en scène : Antoine Gindt, scénographie : Elise Capdenat, lumière : Daniel Levy, costumes : Fanny Brouste. Avec Lionel Peintre Jeff Martin , Ivan Ludlow ,Guilhem Terrail et douze voix solistes : Laura Holm, Eléonore Lemaire, Johanne Cassar, Lorraine Tisserant, Charlotte Schumann, Aurélie Bouglé, Benjamin Aguirre Zubiri, David Tricou, René Ramos Premier, Julien Clément, Antoine Herrera-López Kessel, Florent Baffi.

T2G Théatre de Gennevilliers : mardi 19, jeudi 21 à 19h30 / vendredi 15, lundi 18 à 20h30 :

http://www.digitick.com/giordano-bruno-theatre-contemporain-css5-tgcdn-pg51-ei347758.html ou +33 1 41 32 26 26

Théâtre de Caen : 26 avril http://theatre.caen.fr/Spectacles/giordano-bruno

Plus d’informations : https://operagiordanobruno.com/ Chercheur de musique. Francesco Filidei

Photos : Philippe Stirnweiss

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