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Critiques / Théâtre

Bajazet de Racine

par Dominique Darzacq

Intrigues et passion

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Devant l’impossibilité de mettre à l’affiche du Vieux-Colombier La Cruche cassée de Kleist dans une mise en scène de Jacques Lassalle comme il était prévu, Éric Ruf, administrateur de la Comédie-Française, a décidé de profiter de l’occasion pour réparer l’injustice faite à Bajazet , la moins jouée des tragédies de Racine. Sa dernière création au Français date de 1995, lui-même y jouait Bajazet dans une mise en scène très formaliste d’Eric Vignier.
Présentée pour la première fois à l’Hôtel de Bourgogne en 1672, elle a pour originalité d’être inspirée d’un épisode historique contemporain, un fratricide ordonné en 1632 par le Sultan Ottoman Moura IV. « L’éloignement du pays répare en quelque sorte la proximité du temps » explique Racine qui comme avec « Bérénice » y met en scène le conflit entre pouvoir politique et passion amoureuse au fil d’une très complexe intrigue.
Parti guerroyer en Perse, le Sultan a transmis tous ses pouvoirs à sa favorite Roxane avec ordre de tuer Bajazet, son frère qu’il retient prisonnier au sein du sérail. De son côté, le grand vizir Acomat qui s’estime en disgrâce complote pour que Bajazet accède au trône et organise par l’intermédiaire d’Atalide, qu’il prévoit du reste d’épouser, la rencontre entre son protégé et la sultane. Celle-ci, comme il l’espérait, est séduite et accepte d’aider Bajazet à prendre le pouvoir à la condition qu’il l’épouse et lui met le marché en main : le mariage ou la mort. Alertée par les atermoiements de Bajazet, elle finit par découvrir les tendres liens qui unissent Atalide et Bajazet depuis l’enfance. C’est, comme l’a si bien dit Madame de Sévignée, « par une grande tuerie » que s’achève l’imbroglio amoureux.

Estimant qu’à travers cette œuvre « Racine tend un miroir à la cour de Versailles », Eric Ruf, loin de tout exotisme oriental, place l’intrigue dans une manière de lingerie, antichambre encombrée d’armoires anciennes et au sol couvert d’innombrables paires de chaussures. Sans doute celles que portent toutes les invisibles femmes qui peuplent le Sérail. A première vue d’autant plus déconcertante qu’on pense aux Fausses confidences qu’avait mis en scène Luc Bondy, la proposition s’avère judicieuse. Baignée des subtils clairs obscurs de Franck Thévenon cette « forêt armoisée » accentue l’idée d’étouffement et de contrainte en même temps que son agencement suggère un sérail tout de portes secrètes et de dédales où se nouent le intrigues et se fomentent les conspirations.
Avec cette tragédie interprétée par la même distribution que celle prévue pour la pièce de Kleist, les comédiens du Français font une fois encore la brillante démonstration de leur agilité à passer d’un univers à l’autre et sont chez Racine comme chez eux. Certes, le couple Bajazet (Laurent Natrella) Atalide (émouvante et délicate Rebecca Marder) boite un peu, et on peine à imaginer cette tendre princesse amoureuse d’un Bajazet si retenu et distant qu’il en devient absent. Pétrie tout à la fois d’orgueil tyrannique, de tergiversations amoureuses, la Roxane de Clotilde de Bayser a parfois des fureurs d’Hermione. Pour sa part Denis Podalydès est magistral en Acomat, politicien au sang-froid, homme du sérail rompu à toutes les entourloupes et machiavélique tireur de ficelles.
Plutôt que de faire claquer les grands vents de la tragédie, la mise en scène d’Eric Ruf s’attache à orchestrer la défaite des cœurs en faisant bien entendre Racine chez qui, comme le soulignait Antoine Vitez, « l’alexandrin est l’instrument même de la cruauté ».

Bajazet de Racine. Mise en scène et scénographie Eric Ruf avec Alain Lenglet, Denis Podalydès, Clotilde de Bayser, Laurent Natrella, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Cécille Bouillot (durée 2h)

Théâtre du Vieux-Colombier jusqu’au 7 mai. Tel 01 44 58 15 15

Photos ©Vincent Pontet

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