Au moins j’aurai laissé un beau cadavre d’après Shakespeare

Tragédie foraine

Au moins j'aurai laissé un beau cadavre d'après Shakespeare

Rien de commun entre l’Hamlet que Philippe Torreton joue cet été aux Nuits de Grignan (ce splendide village de la Drôme) dans une mise en scène de Jean-Luc Revol – une belle concision, une condensation habile sur les péripéties mais un acteur si peu fait pour ce rôle qu’il endosse dans l’énergie et sans la moindre songerie métaphysique ! – et l’adaptation par Vincent Macaigne d’Hamlet rebaptisé sans complexe Au moins j’aurai laissé un beau cadavre (qu’on reverra au théâtre de Chaillot en novembre).

Macaigne s’en prend au bien-faire et à la culture élégante en réinventant la légende du prince du Danemark dans un univers glauque de soirée faubourienne et sanglante. Les personnages jouent la trame shakespearienne mais disent, souvent hurlent, un texte volontiers ordurier, dans un décor boueux, aquatique, sanguinolent où surgira un château gonflable sur lequel dérapent des acteurs de plus en plus nus. Ça éructe, ça cogne, ça inonde. Face à cela, il faut avoir le cœur bien accroché et ne pas porter son habit du dimanche quand volent la boue et l’eau rougie ! Dès la première seconde, lorsque le public est interpellé par un chauffeur de salle, le langage charrie les mots les plus crus, et les acteurs, tous incroyables, se roulent dans la fange, se battent ou s’étreignent, se déshabillent, se souillent, glissent, tombent au fond des fosses ou montent au sommet du décor.

Le bon goût est rarement au rendez-vous (il est même interdit !), mais l’énergie, l’aplomb, l’insolence, le défi sont là. Surtout, dans ce torrent de fureur provocante, il y a des moments de confession, de sincérité, d’humanité bouleversants.

Ce mariage de la tragédie avec les cités et la fête foraine n’était pas totalement prêt à Avignon, puisque l’équipe, dépassée par l’ampleur de son entreprise (on admire une implication qui doit mettre les corps et les voix au bout du bout du rouleau) n’avait pu terminer son adaptation du dernier acte. Hamlet ne finissait pas ! Il n’y avait pas sa mort concluant un duel truqué !

On attend la version complète, ce qui risque d’augmenter encore la durée. Mais, un peu plus court ou un peu plus long, ce spectacle submerge le spectateur, le laissant choqué, incrédule et impressionné face à ce superbe coup de sang partagé par une jeune équipe en folie.

Au moins j’aurai laissé un beau cadavre d’après Hamlet de William Shakespeare, adaptation, mise en scène et conception visuelle de Vincent Macaigne, scénographie de Benjamin Hautin, Vincent Macaigne, Julien Peissel, accessoires Lucie Basclet , lumières de Kelig Le Bars, son de Loïc Le Roux, assistanat de Marie Ben Bachir,

Avec Samuel Achache, Laure Calamy, Jean-Charles Clichet, Julie Lesgages, Emmanuel Matte, Rodolphe Poulain, Pascal Rénéric, Sylvain Sounier.

Théâtre de Chaillot, tél. : 01 53 65 30 00, du 2 au 11 novembre. (Durée : 4 h).

A propos de l'auteur
Gilles Costaz
Gilles Costaz

Journaliste et auteur de théâtre, longtemps président du Syndicat de la critique, il a collaboré à de nombreux journaux, des « Echos » à « Paris-Match ». Il participe à l’émission de Jérôme Garcin « Le Masque et la Plume » sur France-Inter depuis un quart...

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