Festival international de Colmar, édition 2026
Artistes en majesté pour trois concerts subtils
Musique de chambre et répertoire symphonique se répondent avec fluidité pour le plus grand plaisir du public réuni à Colmar.

RÉUNISSANT COMME TOUJOURS musiciens chevronnés et jeunes talents à découvrir, œuvres du grand répertoire et pièces rares, auditeurs aux cheveux blancs et public novice, le Festival international de Colmar, dirigé pour la quatrième édition par le chef d’orchestre Alain Altinoglu, est aussi l’occasion d’une expérience originale et prenante. Car la proximité dans le temps de concerts très différents (il en est programmé trois par jour pendant une dizaine de jours) et la proximité dans l’espace de lieux fétiches (Théâtre municipal, Koïfhus - Ancienne Douane - et Église Saint-Matthieu) permettent au visiteur de parcourir des paysages divers et de découvrir des alliages aussi savoureux qu’inattendus... mais aussi de se laisser porter par des atmosphères, des rencontres, des rêveries résultant de la présence dans la ville de lieux d’une extrême beauté accompagnant dans l’ombre l’expérience musicale dans toute son ampleur et son mystère.
Brahms, le bâtisseur et le poète
Les 12 et 13 juillet, nous avons pu assister à un grand concert symphonique et concertant, et à deux récitals de piano et violon très différents. Et savourer au mieux, à travers ces deux journées, tout ce qui fait la spécificité de ce festival : retrouvailles avec des partitions célébrissimes et découverte de pièces rares, plaisir de réécouter des interprètes de renom et de se laisser séduire par de jeunes musiciens en devenir. Le 12 au soir, à l’Église Saint-Matthieu étaient présentées deux œuvres-phares de la production de Brahms : la Symphonie n° 3 et le Concerto pour piano n°2 en si bémol majeur, avec en soliste le jeune pianiste autrichien Lukas Sternath aux côtés de l’Orchestre symphonique de Bamberg, dirigé par son chef principal, Jakub Hrůša. Expérience sensiblement différente pour nous dans ces deux œuvres : l’interprétation du chef tchèque pour la Troisième Symphonie nous a portés tout au long de l’œuvre à travers des « manières » tour à tour exaltées, pensives, poignantes, recueillies, nostalgiques d’un Orient rêvé (la Hongrie chère à Brahms ? ou plus largement l’esprit d’une Mitteleuropa aimée ?). Jakub Hrůša est un maître incontesté dans le dessin de tels paysages. Le mouvement qu’il imprime à son orchestre semble toujours relever d’une sorte de danse de l’esprit, portant l’auditeur à l’accompagner dans des espaces architecturaux autant que chorégraphiques. Cette essentielle plasticité de la direction de Hrůša donne l’impression d’un naturel à l’œuvre, de quelque chose de foncièrement non académique, tourné vers l’auditeur, lui permettant en somme de découvrir le rêveur et le promeneur qu’était Brahms, sans le sérieux ou le caractère docte qu’on associe si souvent à ce compositeur...
La seconde partie de la soirée nous a semblé poser d’autres questions, laissées peut-être en suspens. L’ampleur redoutable du Concerto pour piano n° 2, sa densité et l’alliage de virtuosité et de contemplation qu’il renferme : tout cela est toujours un défi pour l’interprète. Peut-être davantage encore que le Concerto n° 1 en ré mineur, dont le mélange d’héroïsme et de mélancolie (si typiquement brahmsien) porte de soi-même l’interprétation dans des chemins choisis. Ici, il y a en un sens plus d’héroïsme que de mélancolie, des aspects lumineux également, mais surtout une architecture magistrale, non seulement dans la forme globale de l’œuvre mais aussi dans l’écriture pianistique en tant que telle. Est-ce ce qui a incité Lukas Sternath à une interprétation aussi fortement ancrée dans l’énergie, la force – une esthétique pianistique de bâtisseur plutôt que de poète ? Il me semble que, malgré la maîtrise du pianiste, sa technique éblouissante, la beauté de son jeu, il manquait à cette vision du monde de Brahms quelque chose comme une vulnérabilité, une sensibilité frémissante, la suggestion d’un abime toujours présent chez ce compositeur.
Héritages
Le lendemain, deux récitals de piano et violon (l’un à 12h30 au Koïfhus, l’autre à 20h30 à l’Église Saint-Matthieu) proposaient en quelque sorte une expérience double et suscitaient la mise en relation de deux mondes, via cette formation instrumentale commune. Avec le violoniste germano-hispano-malaisien Elias David Moncado et la pianiste d’origine burundaise et ukrainienne Mirabelle Kajenjeri, c’est tout un faisceau de racines qui se développait au long de cette fascinante heure de musique, chaleureusement et brillamment présentée par les deux musiciens. Héritages : voilà le mot-clé qui définit le choix du répertoire qu’ils interprétaient pour ce concert. Elias David Moncado nous parla de l’importance dans sa formation du modèle de Jascha Heifetz et Mirabelle Kajenjeri du compositeur ukrainien d’importance, Viktor Kosenko, dont les deux musiciens interprétèrent la pièce intitulée Mrïï (Rêves). Alternant avec trois œuvres-phare du répertoire pour piano et violon (la Sonate n° 2 de Brahms, la Sonate de Ravel et la Carmen Fantaisie de Franz Waxman), de courtes pièces beaucoup moins connues (magnifique Nocturne de Lili Boulanger, en particulier) permettaient d’aérer un récital assez dense. Malgré la belle entente des deux interprètes, leur évidente connivence et la qualité de leur dialogue chambriste, on a pu regretter que Mirabelle Kajenjeri ne soit pas tout à fait suffisamment mise en valeur dans ce programme. La présence subtile de cette jeune pianiste, son jeu tout en nuances, son sens de l’écoute de son partenaire : tout cela suscite (paradoxalement !) le désir de l’écouter en solo. (Elle se produira entre autres début septembre dans le cadre des Concerts de l’Orangerie de Bagatelle).
Rigueur et poésie
Le soir du 13 juillet, enfin, Renaud Capuçon et Guillaume Bellom proposaient quant à eux un récital s’inaugurant par une sonate de Bach (BWV 1016 en mi majeur) sublimement interprétée, suivie par la fameuse Sonate dite « Le Printemps » de Beethoven (op. 24 en fa majeur), là encore dans une osmose entre le violon tout en finesse de Renaud Capuçon et le piano extrêmement subtil de Guillaume Bellom. La suite du récital étant constituée de pièces plus brèves, pour la plupart liées au monde du cinéma. Si l’on tente de définir la substance de ce duo Capuçon-Bellom, on pourrait dire qu’il est fait d’une matière et d’une couleur très subtiles : caractère souvent éthéré et austère du jeu de Renaud Capuçon, avec une perfection de l’émission du son qui va pourtant de pair avec une sensualité, une présence chaleureuse, une générosité, une adresse à l’auditeur dénuée de tout narcissisme. Tout ce à quoi répond le jeu peut-être plus intérieur de Guillaume Bellom, fait d’émotions contenues, de rigueur et de poésie mêlées (son Bach est véritablement une splendeur...!), d’une élégance qui a à voir avec l’intelligence du son : comment donner à entendre dans la simplicité toute la densité compositionnelle d’œuvres de Bach ou de Beethoven ? C’est à ce mystère que le public, enthousiaste à juste titre, a pu assister, avant de se délecter de toute une série de thèmes cinématographiques bien connus pour la plupart, assortie d’une succession très généreuse de bis...
Photo : Elias David Moncado et Mirabelle Kajenjeri, FIC - Bertrand Schmitt
Festival international de Colmar, 12 et 13 juillet 2026



