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Critiques / Théâtre

Vivant De Annie Zadek

par Dominique Darzacq

Tolstoï en porte-voix

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Tolstoï est l’auteur adulé de Guerre et Paix, écrivain dans la plénitude de son âge et de son art, lorsque, avoue-t-il dans son journal, sa vie bascule : « j’étais arrivé à l’abîme et je voyais que devant moi, il n’y avait rien que la mort. Je sentais que je ne pouvais plus vivre ». Il n’en poursuivra pas moins son œuvre, mais désormais fera précéder chaque note de son journal par ce constat : « Je vis ».
C’est de cette déchirure, d’un écrivain qui ne peut s’empêcher de percevoir le néant derrière les choses, mais arrimé à la vie et à son œuvre comme le cheval à sa charrue, que s’est inspirée Annie Zadek pour parler de la mort et du désir d’être vivant. Elle prend l’auteur au soir de sa vie, homme en proie à ses tourments existentiels, et « effrayé que cette chienne de vie ne le quitte » et qui constate : « mes capacités intellectuelles ont diminué, seul l’amour de la vie a augmenté ».
D’une encre d’une incisive brièveté, Annie Zadek dessine le portrait d’un écrivain, lourd « de onze tomes d’œuvres littéraires » qui chaque jour « viole les principes qu’il s’est donnés » et qui se livre à une impitoyable introspection, expose comme on se flagelle, ses contradictions, ses pulsions sensuelles, se couvre la tête de cendre et entre deux invectives à soi-même « je suis une saleté, un être pitoyable, une ordure », continue de réfléchir à son ouvrage.

Une partition de la mort

A l’ombre de Tolstoï, Annie Zadek livre ses propres interrogations sur la mort « cette indicible expérience » mais surtout sur la création et les questions qui la taraudent autour d’impérieuses oscillations : « travail ou inspiration », « talent ou vérité ». Etant entendu qu’on ne choisit pas ses masques impunément, on devine bien qu’elle fait sienne l’objurgation de l’écrivain russe pour qui l’auteur ne doit écrire qu’au moment où, lorsqu’on prend la plume « un morceau de chair reste dans l’encrier ».
Pierre Meunier qui, dans ses propres spectacles, aime à bricoler la matière pour en débusquer les mystères et la poésie, séduit « par l’écriture organique » d’Annie Zadek, s’empare du texte comme d’un matériau dont il faut faire sourdre tous les éclats. Sur ce postulat, il met tout à l’œuvre, du dispositif scénique (Catherine Rankl) qui se métamorphose et se disloque, à l’allusif environnement sonore traversé de rythmes ferroviaires (Alain Mahé), pour organiser une partition poétiquement abstraite, dont Hervé Pierre est le magistral récitant. Formidable et subtil alliage de violence bougonne, de nostalgie amoureuse, de froide colère, de rouerie, voyageur immobile grattant furieusement ses plaies pour mieux se sentir vivre, Hervé Pierre nous embarque dans les méandres d’une âme tourmentée. A ses côtés, Julie Sicard présence silencieuse, lumineuse, tout à la fois, femme, fille, maîtresse, servante et témoin de l’ultime évasion de l’écrivain fuyant le tohu-bohu des honneurs.
L’ image finale de l’homme contemplant plein de regrets un paysage tourmenté qu’il ne verra plus est d’une saisissante beauté qui hante longtemps la mémoire.

Vivant de Annie Zadek, mise en scène Pierre Meunier, avec Hervé Pierre et Julie Sicard . Studio-Théâtre de la Comédie-Française à 18h30, jusqu’au 28 juin 2009. Durée : 1h15. Tel 01 44 58 98 58

© Brigitte Enguerand

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