Accueil > Victor, ou les Enfants au pouvoir de Roger Vitrac

Critiques / Théâtre

Victor, ou les Enfants au pouvoir de Roger Vitrac

par Jean Chollet

L’enfance désenchantée et contestataire

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Sous ses apparences de comédie bourgeoise traditionnelle, cette pièce de Roger Vitrac (1899 - 1952) porte en elle une charge acerbe contre la société de la Belle Epoque, à travers la perte de l’enfance et la rencontre avec la mort. Créée au Théâtre des Champs Elysée le 29 décembre 1928 par Antonin Artaud, elle connut la polémique et sa programmation s’arrêta après trois représentations. Il faudra attendre 1962, pour que la mise en scène de Jean Anouilh révèle sa force subversive en lui octroyant une large audience.

Le jour de l’anniversaire de ses neuf ans, le 12 septembre 1909, Victor, “terriblement intelligent” du haut de son mètre quatre-vingts, décide de se révolter face au conformisme et à l’hypocrisie de la société qui l’enserre. Il profite de la fête pour engager une entreprise de démolition systématique de son environnement au sein de sa famille et de son entourage. Dans son collimateur, ses parents Charles et Emilie Paumelles et leur bonne, leurs amis Antoine et Thérèse Magneau dont la petite fille Esther (6 ans) tente d’accompagner Victor dans son entreprise. Au cours de celle-ci, il croise aussi un général pervers, Lonségur, un médecin, et tente de s’ouvrir à la sexualité auprès de la riche et pétomane chronique, Ida Mortemart.

Tous à des degrés divers témoignent, entre mensonges et compromissions, adultère, patriotisme revanchard stupide et étroitesse d’esprit, de leur médiocrité. De pauvres pantins soumis aux règles de vie qu’ils se sont fixés. A travers ce constat Victor, voit se dessiner l’avenir désastreux qui lui est promis. Il le refuse. Après avoir dynamité son microcosme et sur les préceptes de sa mystérieuse recherche philosophique de “l’Uniquat”, il décide de mourir pour ne pas devenir adulte, non sans avoir provoqué quelques suicides autour de lui.

En ayant retravaillé Feydeau sous une forme révolutionnaire, l’œuvre de Vitrac est surtout marquée par son appartenance (parfois conflictuelle) aux surréalistes, et annonciatrice du Théâtre de l’absurde de Ionesco, dont Emmanuel Demarcy-Mota a déjà revisité avec acuité et cohérence Rhinocéros . C’est un peu dans ce prolongement qu’il aborde cette mise en scène, en revendiquant une filiation d’esprit avec Antonin Artaud. En gommant ses aspects boulevardiers, il s’attache surtout à donner à la pièce une résonnance contemporaine, en mettant l’accent avec rigueur et intelligence sur la réflexion subversive qu’engendrent ses enjeux, toujours d’actualité. Parfois –on peut le regretter - au détriment de son délire burlesque, mais en conservant sa force dévastatrice dans la représentation.

Celle-ci s’inscrit dans la blanche scénographie intemporelle et modulable, bordée d’un bassin rempli d’eau, conçue par Yves Collet, qui trouve dans l’exercice des fines lumières une dimension métaphorique et poétique dans leur rencontre avec la végétation stylisée menaçante descendant des cintres. Autour d’un Victor empreint de modernité, joué par Thomas Durand, une interprétation de grande qualité sert avec consistance et justesse les options de la mise en scène. On relèvera en particulier les prestations de Anna Koempf, fine et délicate Esther, Serge Maggiani et Elodie Bouchez (les Paumelles), Laurence Roy, désopilante Mortemart, Philippe Demarle en général équivoque et vicieux, et le couple des Magneau avec Valérie Dashwood, bourgeoise coincée à souhait et Hugues Quester, son mari, exprimant avec une densité profonde la folie ravageuse qui le gagne. Tous s’inscrivent avec leurs compagnons dans un véritable esprit de troupe qui rejaillit sur le spectacle.

© Jean- Louis Fernandez

Victor ou Les Enfants au pouvoir de Roger Vitrac, mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota,
Avec Thomas Durand, Serge Maggiani, Elodie Bouchez, Sarah Kabasnikoff, Anne Kaempf, Hugues Quester, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Laurence Roy, Stéphane Krähenbühl.
Scénographie et lumière Yves Collet, costumes Corinne Baudelot. Durée : 2 heures. Théâtre de la Ville – Paris jusqu’au 24 mars 2012.

En tournée, comédie de Saint-Etienne du 28 au 30 mars, La Coursive – La Rochelle les 4 et 5 avril, Théâtre de la Ville au Luxembourg les 18 et 19 avril, L’Apostrophe – Cergy-Pontoise du 23 au 25 avril, Comédie de Reims du 30 avril au 4 mai 2012.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.