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Critiques / Théâtre

Vers toi Terre promise, tragédie dentaire de Jean-Claude Grumberg

par Corinne Denailles

Un écrivain indispensable…

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Comment vit-on après la Shoah ? comment répondre à cette question ? On survit comme on peut – beaucoup disent qu’en vérité, ils sont morts et n’ont de la vie que l’apparence – comme le dentiste, monsieur Spodek, spectateur malgré lui des scènes fantasmées de la déportation de sa fille qui défilent en boucle sur l’écran noir de ses nuits blanches. Jean-Claude Grumberg adopte un mode de narration qui conjugue réalisme, tragique et humour, comme pour mettre à distance une douleur insupportable à en mourir si on s’avisait de la regarder dans les yeux. L’auteur, dont le père a été déporté, a entendu durant toute son enfance sa mère dire qu’il y avait pire malheur que le leur, celui des Spodek par exemple. Alors raconter l’histoire des Spodek est peut-être une manière biaisée d’interroger sa propre douleur, de tenter de dire l’indicible. Les personnages ont toute l’apparence du réel et pourtant ils appartiennent au temps du souvenir, à cette époque où l’auteur, enfant, subissait les séances de torture chez le dentiste, sur le « trône de douleur » de monsieur Spodek. L’enfant percevait la souffrance endurée par ce couple dont l’une des filles a été déportée et l’autre, cachée par des Carmélites, a fini par prendre le voile, pour se protéger définitivement de la malédiction de ses origines. Il n’y a pas de mot pour désigner les parents orphelins de leurs enfants car c’est une situation contre-nature. Monsieur Spodek ne s’en remettra jamais. Comme pour l’anéantir tout à fait, il a été spolié de son cabinet au profit d’un bon Français. Finalement, impuissant à cicatriser ses blessures, il convaincra sa femme de partir en Terre promise, non pas vers l’espoir d’une nouvelle vie mais en exil de lui-même. Dentiste, il arrache les dents comme on tente d’arracher la racine d’un mal. On lui a arraché ses filles, son cabinet et son identité nationale.

…servi par des comédiens magnifiques

La mise en scène de Charles Tordjman superpose les registres réaliste et poétique créant un espace mental qui serait celui de la mémoire. De même la scénographie de Vincent Tordjman souligne les espaces intérieurs des personnages et les liens qui les unissent plus qu’elle ne figure des lieux concrets. Pas réaliste non plus, le chœur antique, interprété par Antoine Mathieu et Clotilde Mollet, qui figure la tragédie grecque revisitée par l’humour juif et donne la parole à l’auteur en direct. L’un est aussi l’enfant Grumberg, le beau-frère très beauf, qui porte haut la bannière de sa foi conventionnelle, le patient désespéré à l’idée de n’avoir plus personne auprès de qui se plaindre si le dentiste s’en va. L’autre quitte sa couronne de laurier pour revêtir la robe de la mère supérieure, elle est aussi Mauricette la belle-sœur qui essaie d’arrondir les angles et Suzanne l’amie de madame Spodek. Interprétée par Christine Murillo avec une grande douceur, celle-ci est d’un tempérament plutôt optimiste, plus arrangeant que son mari. Curieuse de tout, joyeuse malgré tout, elle serait enjouée si elle le pouvait et continue d’aimer la vie. Pas d’apitoiement ni de grands sentiments pour dire le cauchemar de monsieur Spodek, magnifiquement interprété par Philippe Fretun. Sous ses traits faussement impassibles, la crispation intérieure est perceptible, et quand vraiment les digues menace de céder, il lance un trait qui fuse comme malgré lui, ultime soupape de sécurité. L’humour et l’autodérision étant le dernier rempart contre le désespoir. La force de l’écriture de Grumberg est cette évidente simplicité qui vous va droit au cœur et atteint l’universel d’un seul mouvement.

Vers toi Terre promise, tragédie dentaire de Jean-Claude Grumberg, avec Philippe Fretun, Christine Murillo, Clotilde Mollet, Antoine Mathieu au théâtre Marigny robert Hossein, jusqu’au 22 novembre 2009, du mardi au samedi à 21h, dimanche 16h. Durée 1H40.
TEL. 0 892 222 333

Texte édité chez Actes sud-papiers

crédit photo : Brigitte Enguérand

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