Jusqu’au 21 juin, mardi au samedi 2Oh3O , dimanche 16h30, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012, Paris, Tel : 01 43 28 36 36, www.latempete.fr
Une Cerisaie, texte Anton Tchekhov, traduction André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène Aurélie Van Den Daele.
Une Cerisaie perdue.

Aurélie Van Den Daele, qui dirige le Théâtre de l’Union et son Ecole, CDN du Limousin, l’exprime très clairement dans la présentation de sa mise en scène de La Cerisaie : « Je souhaite chercher comment nous pouvons encore aujourd’hui, à l’heure des narrations permanentes et individuelles, traverser ensemble l’émotion d’une brisure de vie et de monde … »
Le texte de La Cerisaie dans la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan illustre en effet brillamment le passage d’un monde à un autre et ses résonances dans l’émotion distillée par les personnages. L’argent, parfois âprement gagné, prend la place des titres et des privilèges transmis ; les serfs ont gagné la liberté et leurs enfants veulent leur part du gâteau. Cela peut illustrer une autre rupture, à l’image de notre actualité, avec d’un côté la perte des valeurs humanistes, de l’épanouissement de soi dans la recherche du beau et du sens de la vie, et de l’autre, la victoire brutale de l’arrivisme affairiste et le triomphe du matérialisme consumériste. Le pessimisme tchekhovien était prémonitoire, analysant les constantes des sociétés modernes soumises à la technique et à l’argent, suicidaires.
Et de ces brisures, la mise en scène en expose crûment les mécanismes. La destruction de la nature et l’arrivée future de nuées d’estivants, vaut une jolie balade dans le bois de Vincennes, après une entrée en matière en salle. La preuve par le réel du besoin de nature. Le spectateur peut toucher ce qu’il risque de perdre. Il a déjà perdu le monde béni de l’enfance comme Lioubov qui va s ‘agenouiller devant son coffre à jouets en pleurant, comme elle criera dans le bois la perte de son enfant. Le jeu exacerbé des comédiens est l’expression de ces traumatismes qui fondent leur personnage. Le spectateur est devant la radioscopie de membres méchamment cassés, les fêlures et les frustrations de chacun sont sur-exposées, frontalement.
Le problème vient de ce parti pris formel systématique. Le jeu ostentatoire qui veut rompre le quatrième mur, les cris et les bonds pour battre en brèche les critères habituellement naturalistes et psychologisants des personnages, la distribution, qui cochent toutes les cases de la diversité, donnent à la représentation un tour caricatural.
Tous les trucs d’un théâtre qui veut se gausser des interprétations stanislavskiennes sont convoqués. Gaev semble tout droit sorti de La Cage aux folles et Lopakhine est un gamin de quartiers. Le ton décalé ou déchainé, les digressions, les adresses au public, inévitablement quelques chorégraphies, la chanson d’Ania façon radio crochet, tout y passe. L’esthétique cheap dans son acharnement à vouloir casser les codes banalise finalement un parti pris intéressant et gâche la matière, la rend inactive paradoxalement.
On ne peut s’empêcher de penser qu’en limitant la naïveté de ces effets à la diable, en élaguant son foisonnement un peu toc, en mettant un valeur le jeu de comédiens singuliers - ce qui arrive par moments -, cette Cerisaie aurait pu porter la force universelle de la tragicomédie originelle et le regard aussi impitoyable qu’humain de Tchekhov.
Louis Juzot
Une Cerisaie, texte Anton Tchekov, traduction André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène Aurélie Van Den Daele, scénographie François Gauthier-Lafaye, lumières Jean Dubuc, son Camille Vitté, costumes Adelaïde Baylac-Domengetroy avec Mathias Bentahar, Claire Chastel, Marie-Sohna Condé, Océane Court-Mallaroni, Alexandre Le Nours, Sidney Ali Mehelleb, Inès Musial, Rémi Rauzier, Noémie Rimbert, Gurshad Shaheman.
Jusqu’au 21 juin, mardi au samedi 2Oh3O , dimanche 16h30, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012, Paris, Tel : 01 43 28 36 36, www.latempete.fr
Crédit photo : Thierry Laporte.



