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Un Picasso de Jeffrey Hachter

par Gilles Costaz

Le grand Pablo dans un piège nazi

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Picasso vu par un auteur américain : le spectateur pourra même voir la pièce en version originale, puisque les mêmes acteurs la jouent en français en semaine et en anglais le dimanche. Jeffrey Hachter imagine qu’à Paris, en 1941, Picasso ne parvient pas à échapper à des miliciens qui l’entraînent dans un bureau où on le laisse face à face à une jeune femme allemande affiliée au parti nazi. Celle-ci lui demande d’authentifier trois toiles qui semblent porter sa signature. La question n’est pas innocente. La femme prépare une exposition sur l’ « art dégénéré » qui sera suivie d’un autodafé. Elle veut être certaine qu’on brûlera au moins un authentique Picasso dans le feu qui détruira ces œuvres contraires à l’esthétique national-socialiste ! Pour sauver ces toiles, qui sont deux œuvres accomplies et une ébauche, l’artiste n’a qu’une ligne de défense : soutenir que ces peintures sont toutes fausses et qu’elles ne peuvent être présentées comme de réels Picasso. Un jeu de chat et de souris se met en place. Car l’interrogatrice connaît bien le catalogue du peintre, et celui-ci, roué comme le diable, trébuche parfois face aux questions et dans ses propres dénégations. C’est Guernica qui exaspère la discussion : le tableau dénonce la collusion des franquistes et des nazis. Comment admettre que la vie et l’œuvre de celui qui a peint Guernica profitent d’une entière liberté ! La fille est jolie, elle n’a pas toujours été au service des nazis. Une sensualité s’instaure, ainsi qu’une complicité ambiguë.
Cette rencontre n’est que pure fiction (mais, curieusement, la fondation Picasso a approuvé ce projet). En réalité, Picasso a travaillé à l’écart pendant l’occupation et s’est rapproché peu à peu du Parti communiste. L’auteur a un grand sens de l’efficacité, des répliques qui rebondissent. Son écriture est sartrienne, elle affectionne les contraires et la dialectique. Mais Jeffrey Hachter manque de culture française. Certaines finesses lui échappent. Quant à présenter Apollinaire comme un homosexuel amoureux de Picasso, les bras vous en tombent ! Reste que l’affaire est bien menée, souvent tendue comme un élastique sur le point d’éclater. Charles Faty, désinvolte dans un pantalon trop large, compose un Picasso remarquable, sans pour autant prendre un accent castillan : un homme sûr de son génie, grande gueule mais malicieux, avec un regard intense. Natalia Lazarus – qui a co-signé la mise en scène ave Steven Ullman – donne à son partenaire une réplique nerveuse ; elle sait composer à la fois une femme fonctionnaire et une femme emportée par sa propre personnalité. Ce duo imaginaire, dont certains aspects sont discutables sur un plan historique, donne lieu à une représentation maîtrisée où se reflète avec justesse le climat trouble de ces année noires.

Un Picasso de Jeffrey Hachter, mise en scène de Steven Ullman et Natalia Lazarus, avec Charles Fathy et Natallia Lazarus.

Théâtre de Nesles, le jeudi, vendredi et samedi à 21 h (en français), le dimanche à 19 h (en anglais), tél . : 01 46 34 61 04, jusqu’au 15 novembre. (Durée : 1 h 20).

Photo François Vila.

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