À Radio France, le festival Présences invite Steve Reich
Steve Reich, une présence (III)
Le compositeur américain est le héros du festival annuel imaginé par Radio France, qui s’achève le 11 février.
- Publié par
- 11 février 2024
- Critiques
- Opéra & Classique
- 0
-

NOUS N’AVONS PAS ASSISTÉ au concert donné le 8 février par le Colin Currie Group, avec au programme Drumming de Steve Reich précédé par la création de Kaléidoscope de Guillaume Connesson (l’un des rares titres à l’affiche de ce festival qui ne soit pas en anglais, comme si presque tous les compositeurs se croyaient obligés de renoncer au kaléidoscope des langues du monde). Mais il faut complimenter les techniciens de Radio France pour la qualité de la retransmission de cette soirée sur France Musique.
Celui du 9 février a eu lieu, à titre exceptionnel, à la Philharmonie de Paris. Il commençait par la célèbre Clapping Music, pour huit percussionnistes frappant des mains dans un bel exercice de contrôle rythmique. Victime de la grippe, malheureusement, Alice Sara Ott n’a pas pu assurer la création française du Concerto pour piano de Bryce Dessner (né en 1976), dont on a entendu à la place, du même compositeur, le Quatuor à cordes « Aheym » (mot signifiant « retour à la maison » en yiddish), page méditative qui s’achève comme une course à l’abîme, impeccablement interprétée par le Quatuor Tana – lequel est amplifié, on se demande bien pourquoi.
La création de Crimen Amoris de Michèle Reverdy, commande de Radio France, suivait ce quatuor. Ce crime d’amour, c’est celui qui est rêvé au fond de sa prison par Verlaine qui tira autrefois deux coups de pistolet sur Rimbaud. Michèle Reverdy a utilisé ici un poème extrait de Jadis et naguère, que le Chœur de Radio France chante la plupart du temps en homorythmie. Les vers de onze syllabes de Verlaine donnant une couleur singulière à la prosodie, avec un moment saisissant quand quelques voix parlées racontent : « Il leur disait : Ô vous, laissez-moi tranquille », à la manière d’une Passion. Les instruments sont traités par la compositrice avec un sens aigu de la transparence. Après les vers « Des danses sur des rythmes d’épithalames / Bien doucement se pâmaient en longs sanglots », le chœur tout à coup se tait et l’orchestre amorce un passage contemplatif, délicatement coloré, qui met en valeur bois et percussions. Vers la fin, des contrebasses se jettent dans un passage tumultueux sur le vers « Quand retentit un affreux coup de tonnerre », et l’œuvre s’achève de manière abrupte, sans réplique possible.
On a déploré que le Quatuor Tana soit amplifié. C’est aussi le cas, à l’occasion de The Desert Music (1984) de Steve Reich, du Chœur et de l’Orchestre philharmonique de Radio France, que dirige, comme dans l’œuvre précédente, Brad Lubman. Cette page célèbre commence par de longues vagues crescendo/decrescendo, à l’image de la Music for 18 Musicians, puis explore des combinaisons variées, toujours utilisées, cependant, selon le principe du motif obsessionnellement répété. Le chœur chante un poème de William Carlos Williams, et les instrumentistes sont ici fort nombreux (les bois par quatre, plusieurs claviers, des percussions en abondance), ce qui nous fait nous interroger sur l’opportunité de l’amplification : une telle masse sonore, qui pourrait se déployer aisément dans la vaste salle de la Philharmonie, produit un son épais, écrasé, qui en brime la dynamique – alors que la pièce de Michèle Reverdy, sans aucun artifice, fait jouer le relief instrumental avec un grand bonheur.
D’un jour l’autre
Le concert donné le 10 février par l’Orchestre national de France, sous la direction de Cristian Măcelaru en personne, à l’Auditorium de Radio France, était dédié, comme le précédent, à la mémoire de Seiji Ozawa. Au programme, d’abord, deux œuvres de Nico Muhly (né en 1981) : un peu captivant concerto pour orgue intitulé Register, utilisant plutôt l’instrument soliste (joué par Iveta Apkalna) comme un instrument principal, sans chercher à le mettre en valeur, sauf lors d’une cadence principalement jouée au pédalier, vers la fin, que suit un joli moment suspendu de l’orchestre. Et la création de Stillness, commande de Radio France, page recueillie utilisant trois textes de la religion juive ; la Maîtrise de Radio France y déploie toutes ses qualités d’aplomb et de délicatesse, mais l’œuvre n’a rien de bouleversant.
Tout autre que le concerto Register, voici venir Dancefloor with Pulsing de Régis Campo (né en 1968), qui met en lumière le thérémine, surprenant instrument électronique qui projette des ondes, lesquelles doivent être quasiment sculptées dans l’espace par celui qui en joue (en l’occurrence Carolina Eyck). Cet instrument, inventé en 1920 par Léon Theremine, produit des sons qui ne ressemblent ni à l’orgue, ni à l’onde Martenot, et qu’on entendrait volontiers dans une bande accompagnant Metropolis ! (La tenue d’Iveta Apkalna et celle de Carolina Eyck, pour l’anecdote, ayant elles aussi quelque chose d’un film de science-fiction.) On en oublierait presque l’orchestre, pour lequel Campo a écrit une partition joyeuse, dansante, qui est le meilleur moment de la soirée.
Le fortissimo presque continu du bref Field Guide de Gabriella Smith (née en 1991), malgré ses percussions déhanchées du début, s’épuise vite, et le concert s’achève avec une œuvre maîtresse de Steve Reich, Music for Ensemble and Orchestra. Une partition qui convoque un petit ensemble (réunissant tout de même vingt instrumentistes !) et l’orchestre, à la manière du concerto grosso ou, si l’on veut, de la Deuxième Symphonie « Le Double » de Dutilleux. Et qui ne surprend guère lorsqu’on a entendu Music for 18 Musicians et The Desert Music : on retrouve les constructions en arche chères à Reich, des claviers frénétiques, une attention particulière portée aux clarinettes, une énergie sans cesse revendiquée. Nous sommes loin, comme le dit joliment Pierre Charvet, du « nihilisme anecdotique de John Cage ».
Illustration : Steve Reich (photo Christophe Abramowitz/Radio France)



