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Critiques / Théâtre

Sale Août de Serge Valletti

par Bruno Bouvet

La mémoire restaurée

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Sur la scène immaculée, entourée d’un voile de tulle à la blancheur aveuglante, pas de traces de sang.
Pourtant, Sale août de Serge Valletti est bien le récit de crimes en série. En 1893, à Aigues-Mortes, des prolétaires français tuent huit ouvriers italiens, venus travailler dans les salines. Le motif du drame échappe à la vérité absolue, nourrissant ici les plus improbables conjectures.

Ici, c’est la maison de monsieur Fournier, où une poignée de notables discutent de ces événements dont l’écho lointain leur parvient, étouffé et déformé. Animés par le désir de protéger –surtout ne pas ouvrir le portail !-, ils ne veulent pas savoir, malgré les protestations de l’un d’eux qui cherche à éveiller les consciences, en vain. A l’image d’un pays qui refusait la vérité. Car, longtemps, le massacre d’Aigues-Mortes a été enfoui dans l’oubli d’une France qui se détournait des pages sombres de son histoire. La justice ne l’y avait guère aidé, qui prononça à l’époque seize acquittements. Or, c’est le théâtre que la Cité nationale de l’histoire de l’immigration a choisi pour effectuer un salutaire travail de mémoire. Contacté en 2007 par l’institution, Patrick Sommier, le directeur de la MC 93 de Bobigny a eu l’idée de commander une pièce à Serge Valletti. Le dramaturge marseillais, à rebours de son registre comique habituel –même s’il déploie un humour noir ravageur !- s’est remarquablement prêté à l’exercice. La référence à Tchekhov s’impose au fil d’une pièce où l’impression trompeuse qu’il ne se passe rien est détrompée par le sentiment puissant d’être en présence de la veulerie et de la lâcheté ordinaires. Tout aussi précise et prégnante, la mise en scène de Patrick Pineau –qui a souvent mis en scène Tchekhov !- accompagne la troublante introspection du spectateur.

Aurions-nous agi à la manière de ces personnages tellement prisonniers de leurs emplois et de leurs certitudes qu’ils en arriveraient à justifier l’injustifiable, tellement ils ont peur d’être dérangés par cette réalité inacceptable ? Portée par l’écriture de Valletti, d’un étonnant classicisme, la réflexion est activée par la justesse du jeu des comédiens, qui ne tombent jamais dans le piège de l’outrance. Impossible donc d’invoquer l’exagération pour renvoyer à une époque révolue les errements xénophobes de Français ordinaires.

Magnifiquement réussie, cette comédie triste –pour reprendre le sous-titre de Sale août- est résolument contemporaine. Ce qui justifie, si besoin était, son impérieuse nécessité. Artistique et politique.

Sale août de Serge Valletti. Mise en scène : Patrick Pineau, assisté d’Anne Soisson. Lumières : Marie Nicolas. Son : Jean-Philippe François. Scénographie : Sylvie Orcier. Costumes : Sylvie Orcier, Charlotte Merlin. Accessoires : Renaud Léon. Régie générale : Florent Fouquet. Avec Gilles Arbona, Nicolas Bonnefoy, Hervé Briaux, Célia Catalifo, Laurence Cordier, Jean-Charles Di Zazzo, Pierre-Félix Gravière, Mathilde Jaillette, Laurent Manzoni, Benoît Marchand, Sylvie Orcier.

Jusqu’au 23 janvier. Lundi, mardi, jeudi, vendredi, samedi à 20h30 ; dimanche à 16h30. Durée : 1h30.

MC 93, 1 boulevard Lénine, 93000 Bobigny.
Réservations : 01 41 60 72 72 et www.mc93.com

Le texte est publié aux éditions Atalante

© Lucie Laurent

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