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Critiques / Opéra & Classique

Rusalka d’Antonin Dvorak

par Quentin Laurens

Musique et poésie, Dvorak en apesanteur

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Nouvelle plongée dans l’univers poétique et planant du Rusalka de Dvorak par Robert Carsen, déjà donné trois fois depuis 2002. La légèreté féérique croise ici l’âpreté des vérités terrestres, l’amour tutoie la mort, le rêve se dilue dans la réalité. Alors, la symétrie -celle d’un miroir intraitable-, ligne conductrice de Carsen rythme l’oeuvre avec cohérence et élégance.

À la paix des ondes, à la douceur des fonds aquatiques succèdent les saccades du temps terrestre, les déchirements de l’âme, que Carsen traduisit sur scène aussi adroitement que Susanna Mälkki l’exprime dans la fosse.

Tout a déjà été écrit sur cette mise en scène connue et reconnue : on rencontre l’ondine dans un lac souterrain, happée sur la Terre au-dessus d’elle, agitée par l’amour pour le Prince. Un habile jeu de décor (Michael Levine) fait d’une chambre conjugale l’allégorie de la vie terrestre, reflétée par symétrie dans le monde aquatique. Puis d’horizontale, la symétrie devient verticale, deux chambres se font alors face, identiques, à l’objet près. Les chanteurs aussi calquent leurs mouvements sur la pièce voisine, et miment le chant des rôles titres. Fin du deuxième acte, symbole du supplice dans lequel Rusalka est enfermée, le décor se déchire, la laissant là, dépourvue, tiraillée, abandonnée. Le dernier acte montre une Ježibaba cruelle et intransigeante. Rusalka n’aura d’autre choix que de laisser mourir le Prince, dans une dernière étreinte.

Caroline Alexander écrivait déjà : “Dès lors tout est dédoublé et inversé, multiplié. Les êtres comme les choses. On ne touche plus terre devant les visions de Carsen” (WT n°720). Soulignons la qualité du travail réalisé par Peter Van Praet et Robert Carsen pour les lumières ! Toutefois, si la direction d’acteur n’est pas négligée, elle oblige les chanteurs à traduire leurs émois par des attitudes souvent surfaites, parfois excessives. Faut-il à tout prix vouloir traduire par le geste ce que la parole dit déjà ?

L’émergence terrestre vire au cauchemar pour celle qui connaîtra toutes les vicissitudes de l’âme humaine. La mise en scène qui fait aussi valoir une réelle profondeur psychologique, avec en surbrillance les relations ambiguës entre Rusalka et sa mère, maîtresse immuable du destin de sa fille, son père, tuteur étouffant et protecteur. Difficile toutefois de s’affranchir complètement d’un livret de plus d’un siècle : c’est bien par le biais de l’amour d’un homme, le Prince, que la Rusalka enfant devient une femme.

Robert Carsen avait fait belle impression en 2002 dans une douce, sobre et élégante mise en scène, qui en 17 ans a bien vieilli. En 2019, la musique est belle et inspirée grâce à la direction dynamique et fine de Susanna Mälkki qui donne de jolies couleurs à cette très belle partition.

La direction de la cheffe finlandaise apporte une énergie salvatrice à un ensemble en apesanteur. Mälkki révèle la qualité des bois, le raffinement de la harpe, annonciatrice du thème récurrent de l’ “Ode à la Lune”. La scène et la fosse s’équilibrent rapidement pour mettre pleinement en valeur le plateau vocal.

Klaus Florian Vogt fait un Prince juste dans son rôle, grâce à un timbre clair et frais, une voix joliment projetée. Le ténor allemand donne à entendre une voix très posée et semble de ce fait parfois sur la retenue, mais il écoute pour laisser vivre la musique.

Les aigus fins et puissants de Camilla Nylund font oublier des mediums peu audibles. Elle chante une “Ode à la Lune” remarquée avec des legatos joliment contrôlés, et expose ses capacités dans un troisième acte plus libéré.

Michelle de Young fait une sorcière Jezibaba vengeresse, dont les reflets sombres de la voix traduisent très justement les visées du personnage. La chanteuse américaine, puissante, sait user d’un joli vibrato, bien maîtrisé.

Karita Mattila convainc en princesse étrangère, avec un timbre doux, par instant presque voilé.
Les trois nymphes font l’unanimité par un chant généreux et gracieux. Elles se trouvent à la perfection dans le troisième acte où individuellement et dans un superbe trio, elles démontrent la complémentarité de leurs voix. Thomas Johannes Mayer présente une jolie profondeur et un sens du drame tout naturel. Il semble toutefois un peu court dans les graves imposés par l’Esprit du lac : un baryton est-il le plus indiqué pour chanter ce rôle écrit pour une basse ?

On apprécie aussi les seconds rôles joliment interprétés : Danilo Matviienko, la Voix d’un chasseur. Mention spéciale pour Jeanne Ireland en garçon de cuisine et Tomasz Kumiega en garde forestier, tous deux issus de l’Académie de l’Opéra de Paris.

Quelle réussite que cette direction, qui par son énergie fait atterrir la poésie éthérée de l’œuvre. Aux teintes sobres des décors se superposent les jolies couleurs d’une musique passionnée. Alors ce soir, entre air et eau, entre amour et peine, assurément, l’on voyage...

Rusalka d’Antonin Dvorak, orchestre et Choeurs de l’Opéra national de Paris, direction Susanna Mälkki, chef des choeurs Alessandro di Stefano, mise en scène Robert Carsen, décors et costumes Michael Levine, lumières Peter Van Prêt et Robert Carsen, chorégraphie Philippe Giraudeau. ; Avec :
Rusalka Camilla Nylund ; Le Prince Klaus Florian Vogt ; Ježibaba Michelle DeYoung ; La Princesse étrangère Karita Mattila ; L’Esprit du lac Thomas Johannes Mayer ; Première Nymphe Andreea Soare ; Deuxième Nymphe Emanuela Pascu ; Troisième Nymphe Elodie Méchain ; La Voix d’un chasseur Danilo Matviienko ; Le garçon de cuisine Jeanne Ireland ; Le Garde Forestier Tomasz Kumiega

Opéra Bastille, les 29 janvier, 1er, 4, 7, 13 février à 19h30, le 10 février à 14h30.
08 92 89 90 90
+33 1 71 25 24 23
https://www.operadeparis.fr

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