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Critiques / Opéra & Classique

Rusalka

par Caroline Alexander

Les malheurs d’Ondine

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Féerique reprise de l’une des plus belles productions programmées par Hugues Gall, le prédécesseur de Gérard Mortier à la tête de l’Opéra National de Paris. L’œuvre, créée à Prague en 1901, est bizarrement peu connue et peu jouée en France et a dû attendre l’an 2002 du vingt et unième siècle avant d’entrer au répertoire de l’Opéra National de Paris. Pourtant cet avant dernier des dix opéras de Antonin Dvorak, l’homme des Danses Slaves et de La Symphonie du Nouveau Monde, réserve des pages d’un romantisme envoûtant où les valses nostalgiques se mêlent aux chants les plus mystérieux et où le terroir de sa Bohème natale s’imprègne des paysages hérités de Liszt, de Brahms et de Wagner. Ici, les filles de la Moldau ont incontestablement un air de cousinage avec les nymphes de L’Or du Rhin. Car ce conte que Dvorak a emprunté à la fois à La Petite sirène d’Andersen et à l’Undine de La Motte Fouqué relate avant tout une histoire d’eau. Une tragi-féerie sous psychanalyse qui oppose le paradis aquatique des Ondins et des Ondines au purgatoire terrestre des hommes pris dans les filets de leurs désirs.

Ni femme, ni fée, ne pouvant ni vivre, ni mourir...

C’est en tout cas l’éclairage que lui a donné Robert Carsen dont on retrouve avec bonheur l’intelligence et l’émotion à fleur de peau. Il était une fois un palais lacustre où vivait heureuse, entourée de ses sœurs, la jolie Rusalka, jusqu’au jour où, sur un coup de foudre, elle s’éprend d’un prince humain venu chasser dans la clairière qui borde le lac. La voilà folle d’amour, voulant à n’importe quel prix devenir humaine pour être la femme de cet homme-là. Son père la met en garde : la métamorphose lui ôtera la parole, elle sera désormais muette et si l’aimé la rejette, elle sera à jamais condamnée à l’errance. Ni femme, ni fée, ne pouvant ni vivre, ni mourir... Passion étant plus forte que raison, Rusalka appelle à l’aide Jezibaba, sa mère sorcière. Muette, l’ondine au sang froid et au charme surnaturel commencera par séduire l’élu de son cœur, mais celui-ci, vite lassé de son étrangeté, lui préfère une princesse de son rang et de son sang... Légende d’hier, introspection d’aujourd’hui et de toujours : l’errance des âmes maudites, les règles à transgresser, la séduction à mettre en appât, la sexualité à dévorer, les rapports fille-père (avec Ondin, le bienveillant), les conflits et les rivalités fille-mère (avec Jezibaba la sorcière)...

Au fil de la plus pure poésie

Carsen donne à voir ce que Dvorak donne à entendre. Le rêve de la nymphe est une chambre nuptiale blanche, comme la suite d’un hôtel de luxe et ce rêve d’en haut se mire, tête en bas, dans l’onde mouvante de l’étang. Dès lors tout est dédoublé et inversé, multiplié. Les êtres comme les choses. On ne touche plus terre devant les visions de Carsen, de son décorateur Michael Levine, le ballet diabolico-érotique de Philippe Giraudeau... On flotte, on plane, on vogue au fil de la plus pure poésie.
Le Tchèque Jiri Belohlavek, fondateur et chef du Prague Philharmonia, succède à James Conlon et la musique y gagne en authenticité et sensualité. Ce répertoire, incontestablement, est le sien, il le happe, s’y fond et en fait éclater les couleurs. Après Renée Fleming qui chanta le rôle titre en 2002, on pouvait craindre des comparaisons difficiles pour la jeune Olga Guryakova, mais c’est l’inverse qui se passe. La gracile Russe, qui semble avoir l’âge du rôle, est une Rusalka stupéfiante d’évidence et de naturel, à la voix chaude et souple, au jeu tout en fraîcheur et spontanéité. Franz Hawlata reste un exemplaire Esprit du Lac tout comme Larissa Diyadkova, sensuelle et maléfique Jezibaba. Nouveaux venus, la Roumaine Anda-Louise Bogza en princesse étrangère aguicheuse et l’Australien Stuart Skelton en Prince (en alternance avec Miroslav Drovsky) sont à la hauteur de la réussite. Ce petit bijou, trop peu connu, laisse des places vides dans la salle. Ne ratez pas l’occasion de vous en emparer.

Rusalka de Antonin Dvorak, livret de Jaroslav, Kvapil, orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Jirin Belohlavek, mise en scène Robert Carsen, décors et costumes Michael Levine, lumières Robert Carsen & Peter van Praet, chorégraphie Philippe Giraudeau, avec Olga Guryakova, Anda Louise Bogza, Stuart Skelton (ou Miroslav Dvorsky) Franz Hawlata, Larissa Dyadkova, Karine Deshayes... Opéra National de Paris Bastille, les 9,12,14,17,20,23,25,27 septembre à 19h30. Réservations : 0892 89 90 90.

A écouter : Rusalka d’Antonin Dvorak - Renée Fleming, Ben Heppner, Franz Hawlata - Czech Philharmonic Orchestra, direction Sir Charles Mackerras (Decca)

A lire : La Musique dans les pays tchèques de Guy Erismann - Fayard.

Photo : Eric Mahoudeau

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