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Rencontre avec Tom Lanoye l’auteur de Sang & Roses.

par Marie-Laure Atinault

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Sang & Roses. Le chant de Jeanne et de Gilles la dernière pièce de Tom Lanoye, mise en scène par Guy Cassiers embrase la Cour d’honneur pour finir en apothéose un festival remarquable.

Le Festival In d’Avignon est devenu le rendez vous du metteur en scène flamand Guy Cassiers et de son auteur fétiche Tom Lanoye. Cette création est un peu différente des autres puisqu’il s’agit d’une commande du festival.
La pièce composée en diptyque a pour sujet Jeanne d’Arc et son fidèle compagnon d’armes, Gilles de Rais.

Tom Lanoye est souriant, affable, des lunettes cerclées de couleur vive souligne son regard qui met en confiance son interlocuteur.

Webthea : Jeanne d’Arc est une figure forte de la nation française. Pourquoi ce choix ?

Tom Lanoye : Jeanne d’Arc est une figure emblématique d’une grande richesse. Tout le monde a le droit de chercher sa propre Jeanne d’Arc. Ce n’est pas une provocation, ni un manifeste de nationaliste. Ce qui m’intéresse est ce que l’on peut utiliser pour parler de religion et du pouvoir. Comment une jeune fille pure a pu être utilisée. Jeanne la pucelle, une âme pure est devenue un mythe. Sang et Roses n’est pas une pièce sur sa vie. Pourquoi a-t-elle quittée sa maison ? Guy a trouvé la clef. Que faire avec les voix ? Est-elle folle ? C’est de la schizophrénie pure.

Webthea : Le titre complet du spectacle est Sang et Roses. Le chant de Jeanne et de Gilles. D’où la présence du Collegium vocal de Gand ?

Tom Lanoye : Absolument, on a mis des polyphonies flamandes. J’ai écrit tous les textes incluant des fragments du procès de Jeanne. Les douze chanteurs seront les voix des Saints qui ont appelé Jeanne d’Arc à bouter hors de France l’ennemi. Puis elles seront celles des démons de Gilles.

Webthea : La pièce repose sur une sérieuse étude historique mais ce n’est pas une pièce historique.

Tom Lanoye : Tout à fait. Ce qui nous intéresse comme dans Atropa, la vengeance de la paix est de tendre une sorte de miroir aux alouettes à notre époque. Avec Jeanne d’Arc, nous avons fait un travail sur le pouvoir et la religion mais plus encore sur le pouvoir de la religion. Ce qui est important au cœur de la crise. Lorsque la force religieuse n’a pas de limite, elle devient extrémiste. A l’époque de Jeanne et de Gilles, le pouvoir judiciaire de la religion est total.

Webthea : Dans le « bréviaire » des inquisiteurs il est dit que tout homme quel qu’il soit est condamnable. La femme elle, est de toute façon porteuse du péché originel. Sur quels historiens vous êtes-vous appuyé pour vos recherches historiques ?

Tom Lanoye : Jeanne d’Arc de Mary Gordon mais surtout le chef d’œuvre du célèbre historien hollandais Johan Huizinga L’Automne du Moyen Âge. J’ai aussi lu les actes des procès de Jeanne d’Arc et de Gilles de Rais.

Webthea : La pièce est un diptyque comment avez-vous organisé le chant de chaque protagoniste ?

Tom Lanoye : Je voulais que les deux parties soient en miroir. Ainsi les comédiens jouent dans les deux parties. Les deux évêques qui conduisent les procès sont joués par le même comédien. Le procès de Jeanne est à la mesure des procès Staliniens ou nazis. Elle est de prime abord coupable !

Webthea : Elle est la femme à abattre car elle gêne le pouvoir.

Tom Lanoye : Tout à fait, l’église lui reproche de s’habiller en homme alors que c’est l’église qui lui a demandé de s’habiller ainsi au milieu des soldats. Elle est abandonnée de tous même par Gilles qui ne fera rien pour la sauver mais qui restera fasciné par elle. Sur ses terres il payait des acteurs pour jouer le siège d’Orléans et parfois il jouait lui-même le rôle de Jeanne.

Webthea : La pièce montre bien que Gilles de Rais, puissant seigneur, chef de guerre, Maréchal de France est récompensé, auréolé pour les atrocités qu’il commet sous la bannière de Dieu et de son roi. Mais qu’il est condamné pour celles commises en dehors du temps de guerre. Ce qui renvoi à des événements récents.

Tom Lanoye : Le personnage de Gilles de Rais est étrange. C’est un guerrier cruel mais qui est touché par Jeanne d’Arc, par sa pureté. Ils sont très proches, c’est pour cela que nous avons voulu qu’Abke Haring qui joue Jeanne d’Arc soit dans la deuxième partie le jeune moine italien Prelati. Ce florentin touche Gilles par sa beauté androgyne, il est venu en tant qu’alchimiste. Gilles cherche à produire de l’or.

Webthea : La distribution composée par Guy Cassiers est la fine fleur des comédiens belges, en France nous connaissons bien Johan Leysen qui a joué dans beaucoup de feuilleton et au théâtre. Pouvez-vous nous parler des comédiens ?

Tom Lanoye : Abke Haring est une merveilleuse comédienne, ce qu’elle fait sur scène est formidable. Elle a une trentaine d’années mais elle est transfigurée dans la pièce. Elle s’est coupée les cheveux très courts et semble avoir l’âge de Jeanne. Sur le plateau ce qui se passe entre elle et Johan est fusionnel. Ils sont très proches et admiratifs. En cela ils ont trouvé le lien profond qui existait entre Jeanne et Gilles. C’est très beau à voir.

Webthea : Katelijne Damen joue le rôle de la reine Isabeau de Bavière, la mère du Dauphin et dans la deuxième partie Madame Jeudon la mère de l’une des victimes de Gilles, deux figures maternelles.

Tom Lanoye : La reine Isabeau de Bavière, la mère du Dauphin est une femme de pouvoir, elle est puissante, rompue à tous les rouages de la cour. Sa position face à Jeanne est très complexe, elle ira jusqu’à faire elle-même le test de virginité. Elle est jalouse de la pucelle, de sa pureté. Une fois que Jeanne aura assurée le trône, elle n’a plus aucune utilité, elle peut même devenir gênante. La reine mère avait une grande influence dans le jeu politique mais elle ne pensait pas que son fils la bannirait pour exercer seul le pouvoir. Alors que Jeanne est sur le bûcher, elle quitte le plateau en hurlant des imprécations de vengeance. Dans la deuxième partie, Katelijne Damen interprète une femme simple qui veut savoir ce qu’est devenu son fils. Elle a reçu beaucoup d’argent lorsqu’il était le favori de Gilles, trop dit-elle. Elle veut revoir son enfant, savoir ce qu’il est devenu. Deux figures maternelles, qui permettent aussi d’expliquer à quel âge on était adulte au Moyen âge.

Webthea : La figure maternelle est au centre de votre dernier roman. Vous y parlez de votre mère.

Tom Lanoye : Elle était une grande actrice dans la vie. Elle m’a donné le goût du théâtre. Ce qui est très important pour moi c’est d’être enfin traduit en français, je suis certes flamand mais je suis belge aussi.

Webthea : Comment avez-vous rencontré Guy Cassiers ?

Tom Lanoye : La première fois, j’ai vu une pièce qui était la confrontation d’un père et de son fils. Le père était joué par le père de Guy et le fils par Guy. Puis je l’ai rencontré après l’un de ses spectacles à Anvers dans son théâtre le Toneelhuis, c’était Angels in America. J’étais très impressionné par sa conception de la scène. Et puis plus tard je pars en vacances en Indonésie et à l’hôtel lorsque je suis arrivé la chambre que j’avais réservé, était prise par Guy ! Après la contrariété de cette double réservation, lorsque j’ai constaté qui était l’occupant de « ma » chambre, nous avons vraiment sympathisé et nous avons passé nos vacances ensemble.

Webthea : Et votre première collaboration ?

Tom Lanoye : Ce fut très fort puisque c’était une pièce sur le pouvoir Méphisto for ever. Guy Cassiers m’a demandé d’adapter librement le roman de Klaus Mann. La pièce est un vrai manifeste politique contre les extrémistes.

Webthea : Une dernière question, avec Guy Cassiers avez-vous conscience d’être des acteurs majeurs du théâtre européen et d’avoir révolutionné l’acte théâtral au même titre qu’Ariane Mnouchkine ?

Tom Lanoye : Je suis très touché par ce que vous me dites. Ce que nous savons c’est que le public français nous réserve toujours un formidable accueil.

Propos recueillis par Marie-Laure Atinault

Crédits photos : Christophe Raynaud de Lage

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