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Qu’ils crèvent les critiques de Jean-Pierre Léonardini

par Dominique Darzacq

A la recherche du théâtre perdu

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« La critique, en bonne ménagère, fait son marché en tâtant les fruits du jour », affirme Jean-Pierre Léonardini qui depuis un demi-siècle arpente la halle théâtre, plus soucieux de la manière dont le fruit est cultivé que de son éventuelle appellation contrôlée. Un marché fait assidûment, soir après soir, pour le quotidien l’Humanité.
Une « forcerie » qu’il explore à la manière de Proust, car c’est bien, en effet, le roman d’une vie « de spectateur salarié » qu’il nous livre en faisant pour le titre un clin d’œil au spectacle du polonais Tadeusz Kantor Qu’ils crèvent les artistes !

Devenu critique, et comme beaucoup, par hasard, « Le théâtre m’a pris par surprise à cause d’un poste vacant », Jean- Pierre Léonardini , en dépit des sirènes aux promesses alléchantes, a choisi de blanchir sous le même harnois en martelant que « la critique procède d’un genre littéraire ». C’est sous cette injonction, additionnée d’humour, de coups de cœur et de coups de griffe que Léo – comme l’appelle ses amis - nous régale de ses « mémoires en miettes ». Elles sont celles d’un critique qui entra dans la carrière « sous les auspices mêlés de l’impératif civique du théâtre populaire et de la révérence à Brecht » et pour qui, face au désastre du monde, « le théâtre ne peut pas faire chambre à part ».
A l’anecdote, le critique journaliste préfère l’analyse des formes et le surplomb de l’Histoire, celle de la décentralisation qu’il relate à grands traits, rappelant au passage que la notion de théâtre populaire avait « hanté par à-coup les bancs de la chambre des députés depuis le crépuscule du XIXème ». En 1968, il a 28 ans et sait déjà que l’essentiel de sa pratique militante se cristallisera à l’Humanité. Si « la grande secousse nerveuse de mai » le laisse sourd « à la fracassante théâtralisation du désir de révolution d’origine estudiantine qui secoue le pays », en juillet à Avignon, le tohu-bohu exacerbé par les provocations de la troupe du Living théâtre, où il vit Jean Vilar remis en cause et humilié, fut le baptême du feu du critique débutant qu’il était. « A partir de ce désordre instructif, il n’était plus possible de rester un voyageur au bagage incertain ». Outre des lectures « gargantuesques », les leçons, il les prendra, et continue de les prendre, en sillonnant la sphère théâtrale avec pour seule boussole le précepte de Gaston Bachelard pour qui « la curiosité dynamise l’esprit humain ».
Dans la gibecière de la mémoire
L’itinéraire est bien évidemment incessamment ponctué par l’étape Avignon, « où après tant d’années c’est toujours la première fois ». Avec pour titre « Dans la marmite infernale des passions », Jean-Pierre Léonardini consacre un long chapitre au Festival d’Avignon, hier Mecque des amoureux du théâtre désormais « Grand corps malade de sa réputation et baromètre des variations atmosphériques » qui affectent aussi bien la création artistique que la société, l’un étant le reflet de l’autre. A l’évocation de grands moments, tels Einstein on the Beach , « opéra inouï » de Bob Wilson (1976), ou Seul bio-fiction de Wajdi Mouawad (2008) il mêle l’intime, les querelles esthétiques et le politique, en profite pour épingler « l’incuriosité de l’Etat » ces dernières décennies, « Le théâtre politique c’est du Labiche rance formaté par l’ENA » assène-t-il vachard.

Depuis un demi-siècle, « signet mobile dans le roman du théâtre », il en évoque, à la manière de Georges Perec, quelques belles pages écrites par une foule d’artistes, auteurs, metteurs en scène ou comédiens. Ceux qui ont chamboulé les formes et du coup, modifié notre regard : Bob Wilson et son Regard du Sourd , Kantor , avec La Poule d’eau de Witkiewicz , Pina Bauch et Les Sept péchés capitaux  » découverts au Festival de Nancy, lequel, avec le Festival d’Automne créé par Michel Guy, a dans les années 70, « fait souffler sur l’Hexagone de grands vents venus d’ailleurs ». Au fil des pages, on croise dans le désordre, Patrice Chéreau, Jean-Pierre Vincent, Andreï Serban, Grotowski, Antoine Vitez, Jack Ralite, Armand Gatti, Philippe Clévenot, Gérard Desarthe, ces deux superbes Bérénice que furent Francine Bergé et Ludmila Mikaël, Krystian Lupa, Claude Régy « l’ordonnateur de liturgies radicales » et bien d’autres encore qui ont allumé la passion du critique et entretenu la flamme. « J’aime passionnément écrire sur le théâtre » avoue Jean-Pierre Léonardini qui, se délestant de son « lourd barda de mémorialiste à la petit semaine », porte un regard lucide sur notre société saisie par le libéralisme et dont les diverses mutations affectent l’état de santé du théâtre comme celui de cet « exercice d’insatisfaction permanente » qu’est la critique « dont la nécessité sociale s’avère de plus en plus aléatoire ». En cela, mieux qu’une œuvre nostalgique à la recherche du théâtre perdu, Qu’ils crèvent les critiques est aussi un livre de haute teneur politique, ce qui le rend plus passionnant encore.

Qu’ils crèvent les critiques de Jean-Pierre Léonardini
Editions Les Solitaires intempestifs collection « Du désavantage du vent »
192 pages 14€

Photo portrait Jean-Pierre Léonardini ©DR

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