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Critiques / Théâtre

Premier Amour de Samuel Beckett

par Dominique Darzacq

De l’enthousiasme à la réserve

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L’une interprétée par Sami Frey, l’autre par Alain Macé, le hasard du calendrier nous propose deux versions très différentes d’un texte dont la complexité se masque d’une écriture simple et prosaïque.
Publiée seulement en 1970, Premier Amour est une courte nouvelle écrite en 1945, à ce moment charnière, si on en croit sa biographe Deirdre Bair, où Beckett à la faveur d’une promenade nocturne « se rend compte que tout ce qu’il écrira désormais jaillira de lui-même ». Ce que Beckett confirme lorsqu’il s’avoue « condamné, pour le restant de ses jours à fouiller les détritus de sa vie, à les vomir et revomir sans cesse ». C’est dire que ce Premier Amour là, dans lequel un homme raconte ses premiers émois et sa rencontre avec la femme aimée dont il écrit le nom sur les bouses de vache, ne caracole pas sur les plates- bandes du romantisme. Sous la brutalité et le cynisme des propos — « je ne me sentais pas bien à côté d’elle, sauf que je me sentais libre de penser à autre chose qu’à elle »—, tout y est déchirure et béance, circonscrites entre deux abris : la chambre d’où il est expulsé à la mort de son père (« J’associe, à tort ou à raison, mon mariage avec la mort de mon père, dans le temps »), et celle qu’il quitte, à la naissance d’un enfant, peut-être le sien, dont il ne supporte pas les hurlements mais qui ne cesseront jamais de le poursuivre : « Pendant des années j’ai cru qu’ils allaient s’arrêter. Maintenant je ne le crois plus. Il m’aurait fallu d’autres amours peut-être. Mais l’amour, cela ne se commande pas ».
Au théâtre de l’Atelier, Sami Frey - à la fois metteur en scène et interprète - a pensé, « au Beckett des dernières années de sa vie, logé dans l’annexe d’une maison de retraite médicalisée ». Aussitôt que le comédien a franchi la porte du rideau de fer devant lequel se trouvent deux bancs, nous sommes saisis, happés par le récit d’un homme qui parfois semble soliloquer pour soi, laisse tomber un mot, un bout de phrase, à d’autres paraît s’adresser à un interlocuteur et tout soudain s’encolère ou s’exaspère. Sur fond sonore ponctué de stridences, à la fois bruissements d’une maison de retraite et espace mental, Sami Frey, se déplaçant, peu et comme à pas comptés, d’un banc à l’autre, investissant le texte telle une partition musicale, distille sur le ton d’une imparable évidence, toutes les variations d’une histoire pétrie d’humour noir et nouée d’égoïsme absolu, de perverse naïveté, d’une cinglante lucidité et d’un terrible mal de vivre. Rare et splendide moment de théâtre que celui-là où la magie d’un comédien nous entraîne de si réjouissante façon dans les méandres d’une âme.

Au théâtre des Déchargeurs et avec la complicité de Hervé Pierre, Alain Macé, costume noir un peu étriqué et chapeau melon, voit dans le narrateur de Premier Amour, les prémices d’Estragon et en fait une manière de clown halluciné. Voix métallique et monocorde, le comédien égraine dans son jeu les clichés du personnage beckettien tel qu’ont pu l’engluer les analyses et les gloses. Emporté peut- être par l’admiration qu’il voue à l’auteur « cette fontaine qui appelle tant d’acteurs à venir y boire », il multiplie les effets tragiques, borne l’affaire au seul délire d’un fou effaré et nous laisse tristes et abasourdis sur la rive.

Premier Amour de Samuel Beckett mise en scène et interprétation Sami Frey 1h15
30 représentations exceptionnelles depuis le 3 novembre.
Théâtre de l’Atelier 19h tel 01 46 06 49 24
Premier Amour de Samuel Beckett, avec Alain Macé, sous le regard de Hervé Pierre
Théâtre des Déchargeurs 1h15 à18h30 jusqu’au 19 décembre tel 08 92 70 12 28

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