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Critiques / Théâtre

Place des héros de Thomas Bernhard

par Dominique Darzacq

Effrayant et magnifique

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Mise en scène, pour le Théâtre National de Lituanie à Vilnius, par le polonais krystian Lupa, un des grands maîtres de la scène européenne Place des héros fut, en 2016 un des événements phares du Festival d’Avignon et Festival d’Automne de la même année.
Cet exceptionnel spectacle est repris pour quelques jours au Théâtre des Gémeaux à Sceaux et c’est une très bonne nouvelle !

Alors que tout était prêt pour le déménagement, le précieux piano Bösendorfer déjà expédié, le professeur Joseph Schuster, la veille de retourner à Oxford, se suicide en se défenestrant de son appartement qui ouvre sur la place des Héros où le 15 mars 1938 les Viennois acclamaient Hitler qui venait d’annexer l’Autriche. Des clameurs que ne cesse d’entendre la femme du défunt et qui la tourmentent au point de lui faire, parfois, perdre la raison.
En ce jour d’obsèques, que la pièce déploie en trois temps et trois lieux différents, on se remémore l’imposante et énigmatique figure du professeur Schuster qui semble hanter chacun, à commencer par Madame Zittel la gouvernante et pivot de la maison qui le voit apparaître palimpseste autoritaire et exigeant sur la manière de bien repasser ses chemises. Elle hante Herta la bonne qui ne cesse de fixer la fenêtre qui donne sur la place en cirant les multiples paires de chaussures qu’il ne mettra plus. Il hante Robert son frère, ses filles comme sa veuve. Chacun se souvient de ses lubies, de ses détestations, de son caractère entier et peu conciliant, de « son impossibilité d’entendre Beethoven sans penser au procès de Nuremberg ».


Ecrite en 1988, alors que Kurt Waldheim vient d’être élu et nommé Premier Ministre en dépit de son passé nazi, cette ultime pièce de Thomas Bernhard, sous les apparences d’un cérémonial de deuil, est une virulente charge contre cette Autriche « où au petit matin celui qui pense ne peut avoir que la nausée » comme le déclare l’oncle Robert de toute évidence le porte-parole de l’auteur qui voyait son pays comme « un cloaque où l’on compte plus de nazis aujourd’hui qu’en 1938 ». Si, ferraillant contre une Autriche qui n’en a pas fini avec l’antisémitisme, une Vienne « qui salit et détruit tout », « l’église mercantile », « les politiciens corrompus » , et « le nivellement de l’art », l’oncle Robert est le double de l’atrabilaire écrivain, il est aussi le porte-voix du metteur en scène polonais lui-même préoccupé « par ce que produit le carnaval furieux des réalités politiques » et pour qui, devant les poussées nationalistes et xénophobes qui traversent une partie de l’Europe et surtout son pays, « il devient possible de s’identifier entièrement aux personnages de Place des Héros ».
A l’envers de toute vocifération qui ne serait que caricaturale, krystian Lupa choisit l’épure, l’apesanteur, le mezza-voce. Ce que se disent les protagonistes est d’autant plus effroyable et terrifiant qu’échangé sur le ton de la simple conversation et de l’évidence. De la bande son aux décors qui n’ouvrent sur aucune perspective en passant par les lumières, mais surtout superbement secondé par le jeu exceptionnel des acteurs du Théâtre National de Vilnius, c’est le monde crépusculaire d’une société décervelée dont le vide est propice à toutes les frayeurs obscurantistes que nous donne à voir magnifiquement Krystian Lupa.

Le texte de la pièce Place des héros est publié aux éditions de l’Arche.

Place des héros de Thomas Bernhard, mise en scène, décors et lumières : Krystian Lupa, avec Valentinas Masalskis, Victorija Kuodyté, Eglé Mikulionyté, Arùnas Sakalauskas, Eglé Gabrénaité, Rasa Samuolyté, Toma Vaskeviciùté, Doloresa Kazragyté, Vytautas Rumsas, Neringa Bulotaité, Povilas Budrys.

Théâtre des Gémeaux à Sceaux durée 4h - En lituanien surtitré du 22 au 31mars .
horaire 20h tel 01 46 61 36 67

Photos ©D Matvejevas et Christophe Raynaud DeLage.

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