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Critiques / Théâtre

Penthésilée de Heinrich von Kleist

par Dominique Darzacq

L’amour à mort

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Pour la Comédie-Française, Jean Liermier noie de brume et de nuit la rencontre amoureuse et mortelle entre Penthésilée, la reine des Amazones, et Achille.
La légende raconte, et Homère y fait allusion dans l’Illiade, que Penthésilée, venue avec sa troupe d’Amazones au secours des troyens le jour de l’enterrement d’Hector, remporta plusieurs victoires avant d’être tuée par Achille qui s’éprit de sa vaillance et de sa beauté.
Kleist ( 1777-1811) assoiffé d’absolu, vagabond errant en perpétuel divorce avec la réalité du monde, convaincu que l’amour sépare plus qu’il unit, s’empare de la légende dont il redistribue les cartes pour écrire une tragédie barbare dans laquelle il avoue avoir mis « à la fois toute la souillure et tout l’éclat de son âme ».
Déchirée entre une loi qui commande aux Amazones de s’unir au premier homme vaincu sur le champ de bataille et son amour pour Achille dont elle est la prisonnière, Penthésilée rompt toutes les amarres de la raison, déjoue le stratagème qu’invente Achille pour se laisser vaincre, déchire et met en pièce celui qu’elle aime. « Je me suis donc méprise. Enlacer, lacérer…Celui qui aime d’un cœur ardent peut prendre l’un pour l’autre » dit-elle avant de succomber à son tour rompue par la douleur et l’horreur de son crime.

Une harpie au royaume des ombres

Après André Engel qui en 1981 dépaysa « Penthésilée » et la plongea dans les brouillards glacés d’une nuit polaire, après Julie Brochen qui, en 1993, nous en offrit une version féminine, chorale et solaire, Jean Liermier pose Penthésilée aux portes d’un enfer figuré par un plissement rocheux le plus souvent baigné de nuit et de fumeroles, restes d’incendies guerriers.
Du cœur à corps âpre et sauvage dans lequel s’anéantissent Penthésilée (Léonie Simaga) et Achille (Eric Ruf), le metteur en scène ne retient que la fureur et les cris. L’altière chasseresse se mue en virago hurlante et les Amazones en harpies. Contraints, dans leurs déplacements et leur jeu par le dispositif scénique (Philippe Miesch) les comédiens , dont le talent n’est pas en cause et qui se plient à ce qu’on leur demande de faire, ne sont plus que de lointains fantômes.
« Nous ne savons pas comment jouer Penthésilée , on ne sait plus rien face à une telle œuvre. Il faut réinventer notre propre règle du jeu » explique Jean Liermier dans sa note d’intention. Celle qu’il a choisie ne contribue, hélas, pas à rapprocher le spectateur d’une œuvre incandescente mais difficile d’accès et « dédaigneuse de plaire » comme le soulignait Julien Gracq.

Dominique Darzacq

Penthésilée de Heinrich von Kleist. Traduction Ruth Orthmann et Eloi Recoing ; Mise en scène Jean Liermier, avec Martine Chevalier, Catherine Sauval, Thierry Hancisse, ou Andrzej Seweryn, Cécile Brune, Sylvia Bergé, Eric Ruf, Bakary Sangaré, Léonie Simaga, Grégory Gadebois, Géraldine Martineau, Denis Moreau, Sébastien Raymond, Bertrand Tschan.
Durée : 2h30 En alternance jusqu’en juin. Soirée 20h30, matinée 14h. tel 0825 10 16 80.
www.comedie-francaise.fr

Crédit photo : Brigitte Enguérand

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