Accueil > Pénélope Ô Pénélope

Critiques / Théâtre

Pénélope Ô Pénélope

par Corinne Denailles

Une Odyssée

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Français d’origine arménienne, Simon Abkarian a passé son enfance au Liban qu’il a quitté en 1976. Il a coutume de dire que le théâtre est sa patrie. Après un séjour aux Etats-Unis, il revient en France et passe quelques années au Théâtre du soleil chez Ariane Mnouchkine. Il est véritablement révélé au grand public grâce à la pièce Une bête sur la lune de Richard Kalinoski qui lui vaut le Molière du meilleur comédien en 2001. En 2003, il propose une mise en scène d’une grande force de Titus Andronicus de Shakespeare au théâtre national de Chaillot. Le voici à nouveau à Chaillot avec un spectacle qu’il a cette fois écrit, mis en scène et dans lequel il joue un Ulysse des temps modernes qui portent en lui tous les retours de guerre de l’histoire de l’humanité. De Shakespeare à Ulysse, la guerre et ses désastres humains est au cœur de son univers. Son histoire, ses préoccupations, son écriture, son mode d’expression sont proches de l’univers de Wajdi Mouawad, Québécois d’origine libanaise, qui comme Abkarian est habité par les mêmes questionnements. Tous deux s’expriment dans une langue flamboyante, mélange de poésie épique et de trivialité, de lyrisme et de réalisme brutal, une langue sensuelle à la générosité orientale, tissée d’images, de métaphores populaires ou très littéraires telles que : « Que reste-t-il de lui ? une montre de luxe qui donne l’heure à un pavé », ou « laisse tomber les pincettes de la politesse, ta main est déjà dans le sucrier », ou encore « Le soleil va tremper ses yeux dans le sang », « Lune retiens ta course, apaise les marées, ces putes échaudées qui vont et viennent sur le ventre du monde ».

Du mythe à l’intime

La scénographie rend immédiatement visible ce subtil mélange de registres. Dans un intérieur modeste vivent une femme à qui Catherine Schaub-Abkarian confère un tempérament et une sensualité de feu et son fils (Jocelyn Lagarrigue), reporter de guerre. Couturière, elle travaille pour les riches. Ante (John Arnold inquiétant à souhait), le propriétaire de l’appartement la pourchasse de ses ardeurs ; il veut l’épouser puisque son mari n’est toujours pas rentré de guerre depuis dix ans que celle-ci est fini. Mais, l’épouse constante coud, attend l’époux et ne survit que dans cette attente. Au milieu de cet espace réaliste s’ouvre l’espace mythique et poétique envahi par les flots marins dans lequel apparaît un homme aux allures de mendiant. Le soldat est de retour, changé, anéanti, il a tout vu, tout vécu des horreurs de la guerre. Une sombre histoire l’oppose au propriétaire, histoire ancienne de meurtre du père et de vengeance. Sa mère morte (formidable Georges Bigot, travesti ironique et tendre) lui apparaît pour le prévenir de l’imminence du mariage forcé de Pénélope. Présence maternelle tendre qui souffle sa conduite à l’oreille de son fils. Les personnages mythiques sont présents en arrière-plan, le dieu Antée devenu ici boucher, Ulysse est Elias, La conscience est incarnée par la belle présence irréelle de Sarajeanne Drillaud, mais il est aussi question de la femme, épouse et mère, et de ses liens avec la tradition. Le spectacle est beau, émouvant et souvent drôle ; comme les plus grands conteurs, Simon Abkarian a tissé ensemble fable et mythologie pour raconter une histoire intime magnifiquement mise en images.

Pénélope Ô Pénélope, de Simon Abkarian, mise en scène et scénographie de l’auteur, avec Simon Abkarian, John Arnold, Georges Bigot, Sarajeanne Drillaud, Jocelyn Lagarrigue, Catherine Schawb-Abkarian. Au théâtre national de Chaillot jusqu’au 14 juin à 20h30, dimanche 15h30. Tél : 01 53 65 30 00.
Durée : 2h15.

www.theatredechaillot.fr

© Karim Dridi

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.