Du 26 novembre au 6 décembre 2025 au Théâtre de la Ville - Les Abbesses.
Mémoire de fille, d’après Mémoire de fille d’Annie Ernaux, une création théâtrale de Sarah Kohm, Veronika Bachfischer et Elisa Leroy. Avec Suzanne de Baecque.
L’apprentissage sexuel féminin malheureux examiné sans tabou et avec humour.

Été 1958, Annie est monitrice dans une colonie de vacances en Normandie. Elle a dix-huit ans et une folle envie de vivre et de découvrir, tel est le récit autobiographique, Mémoire de fille d’Annie Ernaux. La première rencontre sexuelle avec le moniteur-chef dé-construit ses rêves échafaudés par un romantisme de jeune fille nourri de lectures dans un désir naissant. Elle ne tente pas moins de croire encore à cette fausse histoire d’amour passionnée, s’efforçant de vivre ce désir pour l’intrus/indifférent auprès d’autres jeunes gens, s’exposant ainsi, en tant que femme, aux moqueries et humiliations qui la disent « fille facile », si ce n’est « putain ». Méconnaissance sociale totale.
Revenant sur ce passé, l’auteure comprend qu’elle a été victime d’abus sexuels qui l’ont troublée durablement. Une évidence banale, un lieu commun dont la réalité et la prise de conscience, du point de vue féminin, n’ont eu force de loi que depuis tout récemment, tant le patriarcat a imposé depuis des siècles et des générations un regard viriliste dominateur et prégnant. Avec l’éducation des filles en question largement déconsidérée ou négligée.
La fille qu’elle était aurait pu dire non à l’instant T, mais passive et réceptive, muette et surprise ou tétanisée face à l’événement, sans défense ni distance, elle acquiesce, inconsciente, en fait à un non-consentement intime que la situation vécue transforme et gauchit en un consentement obligé de façade.
La femme d’écriture qu’elle est à présent, Annie Ernaux, regarde avec colère, mépris et rage cette Annie Duchêne des années 1958/59, gourde et fragile, croyant tant à la beauté du monde et de la vie et se détournant de la réalité.
Il n’est qu’à lire l’expérience de la nuit de noces de Marie-Ernestine dans le dernier roman et Prix Goncourt 2025 de Laurent Mauvignier, Dans la maison vide. Une exploration du lien entre la sexualité féminine et la subordination patriarcale du corps de la femme, asservi à la domination et au regard masculins. Une fausse normalité mensongère tenant lieu de repère, aujourd’hui en déliquescence.
Le spectacle Mémoire de fille est un récit adapté théâtralement par Sarah Kohm - la metteuse en scène aussi -, Veronika Bachfischer et Elisa Leroy. Avec des textes originaux de Veronika Bachfischer et des textes de Suzanne de Baecque pour cette version française, soit un monologue vibrant, interprété par la comédienne inventive et pétillante Suzanne de Baecque.
Comment dépasser cet ordonnancement de la dépossession des hommes et des femmes de leur propre sexualité ? Par l’humour qui donne à réfléchir.
Le jeu oscille entre l’incarnation de l’auteure Annie Ernaux et la protagoniste Annie Duchesne : un jeu entre le « Elle » au passé qui est regardée et le « Je » présent de celle qui sait et a analysé ce comportement de victime puis qui s’est battue pour « se trouver », ouverte au monde, étudiant, écrivant.
S’ajoutent à l’histoire des interstices personnels, dont ceux de Suzanne de Baecque, qui se souvient de vacances estivales à Groix, avec des copines, et de la rencontre avec un garçon de Valenciennes dont elle ne se souvient pas. Toujours la même histoire faite des expériences de maladresses réciproques.
Ce monde, avouons-le, déconcertant et peu accueillant pour la gente féminine - un nuage noir -, connaît une déflagration à travers la présence scénique de l’actrice, heureuse d’être sur scène, lumineuse et goguenarde, railleuse, narquoise et joliment insolente, capable de commenter les faits et les gestes de la protagoniste/héroïne comme d’ironiser sur elle-même.
Elle se déplace, à l’aise, sinueuse, dansant et se désarticulant, alors qu’elle ré-ordonne les panneaux horizontaux d’un vestiaire-armoire à miroirs qu’elle ré-ajuste à la fin - coulisses, refuge et intimité -, sauvegardant une connivence amusée avec le public.
Honneur et révérence radieuse faite aux femmes.
Mémoire de fille, d’après Mémoire de fille d’Annie Ernaux, une création théâtrale de Sarah Kohm, Veronika Bachfischer et Elisa Leroy. Avec des textes originaux de Veronika Bachfischer, et des textes pour la version française de Suzanne de Baecque, mise en scène Sarah Kohm, interprétation simultanée Franziska Baur, assistanat à la mise en scène Franziska Baur et Coline Le Bellec, création sonore Leonardo Mockridge,
scénographie et costumes Lena Marie Emrich, costumière et accessoiriste Lucie Lizen, maquillage et coiffure Coraline Monfort, création lumière Thomas Clément de Givry, dramaturgie Élisa Leroy, traduction des textes de Veronika Bachfischer Isabelle Liber. Du 26 novembre au 6 décembre 2025 au Théâtre de la Ville - Les Abbesses, 31 rue des Abbesses 75018 - Paris. theatredelaville-paris.com ▪ 01 42 74 22 77. Du 23 au 25 janvier 2026, Théâtre des Capucins, Luxembourg. Le 13 février 2026 au Théâtre des Salins, Martigues.
Crédit photo : Marie Clauzade.



