Accueil > Lettres à Felice de Franz Kafka

Critiques / Théâtre

Lettres à Felice de Franz Kafka

par Corinne Denailles

Une correspondance amoureuse qui en dit long sur l’écrivain

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Étranges lettres que celles que Franz kafka adresse à Felice Bauer de 1912 à 1917. De Prague à Berlin, leur correspondance voit croître et se construire le sentiment amoureux comme si elle en était le ciment. Felice et Franz ne se sont rencontrés qu’une seule fois à l’occasion d’un dîner et très vite s’est enclenché un échange tendu de courriers dont on ne connaît que ceux adressés par Franz à Felice ; suppliques amoureuses, confessions intimes, sombres désespoirs, combats intérieurs, déclaration ultime et demande en mariage pour finalement en 1917, aboutir à la lettre de rupture définitive, peut-être en grande partie à cause de la tuberculose dont il mourra en 1924.
Les excellents Dominique Pinon et Isabelle Carré se partagent la lecture de ces lettres souvent exaltées, fiévreuses d’amour et d’angoisses. On regrette cependant que le parti pris de la mise en scène ne leur permette pas de lâcher un peu le texte, qu’ils ne puissent pas prendre un peu de distance pour laisser s’épanouir entre eux la relation évoquée sans quitter pour autant la dimension épistolaire. Assis devant le bureau de l’écrivain, Dominique Pinon prend en charge les lettres les plus sombres, les plus torturées tandis qu’Isabelle Carré, assise dans un fauteuil devant une tasse de thé ou allant et venant sur le plateau, lit les lettres les plus apaisées, les plus sereines, s’il est possible de parler de sérénité avec Kafka.
On perçoit toute la difficulté de l’écrivain à s’arracher à l’abstraction de l’écriture, à son désir de mordre dans la vraie vie mais il semblerait à y regarder de plus près que ce soit une illusion. « Tu es mon propre moi, et mon moi je le torture de temps en temps, cela lui fait du bien, mais tu es mon moi le plus intime et le plus délicat, et celui-là je veux pour tout au monde le ménager… Mais en dépit de ma meilleure volonté… Ce doit être la plume qui, une fois dans ma main, suit ses propres mauvais penchants. » La littérature aura toujours le dernier mot. Inconsciemment, Kafka travaille à tirer la réalité de ce qu’il prend pour de l’amour vers l’irréalité de l’écriture, autrement dit transformer la vie en littérature. « Depuis le soir où j’ai fait votre connaissance, j’ai eu le sentiment d’avoir un trou dans la poitrine par quoi les choses entraient et sortaient en me pompant sans retenue… À quel point vous êtes liée intimement à ma littérature… ». Tout dit que Kafka est dans une construction mentale dont Felice est l’objet, certainement pas le sujet. Ce qui explique en partie pourquoi il a besoin de tout savoir d’elle et de son quotidien, pour nourrir son imaginaire. Après Felice, son histoire d’amour avec Milena Jesenská (1920-1923), à laquelle il mettra un terme, est un rien plus charnelle ; elle aussi essentiellement faite de correspondance, elle aura une fonction littéraire analogue.
Au-delà des incontournables répétitions du même, figures obligées de la correspondance amoureuse, se révèle le portrait intime de l’homme qui sous un éclairage indirect en dit beaucoup sur l’écrivain.

Lettres à Felice de Franz Kafka. Adaptation et mise en lecture, Bernard Marcos. Jusqu’au 1er juillet à 19h les vendredis, samedis et dimanches.

© Pascal Victor/artcompress

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.