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Critiques / Théâtre

Lettre au père de Franz Kafka

par Corinne Denailles

Au-delà du réel avec Kafka

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Introspection et règlement de comptes

Ce texte est non seulement une des clés de l’œuvre mais un chef d’œuvre littéraire d’introspection à une époque où la psychanalyse s’impose en Europe. Kafka se livre à une tentative d’exorcisme salvateur par lequel il espère enfin pouvoir se libérer de l’emprise paternelle qui l’étouffe à en mourir, ce qu’il ne manquera pas de finir par faire, terrassé à 41 ans par la tuberculose. L’année suivant la publication de cette Lettre écrite comme une bouteille à la mer il écrit La Métamorphose, l’histoire pathétique d’un homme si peu doué d’identité qu’il est rendu à l’état peu enviable de cloporte. Toute l’œuvre, du Verdict au en passant par La Colonie pénitentiaire, est traversée par la présence en creux du Père, l’inanité de l’existence du fils et un sentiment de culpabilité de principe qui ronge sa personnalité. Au point de demander à son éditeur, ami et exécuteur testamentaire, Max Brod, de brûler toute son œuvre après sa mort. Un aveu d’échec dans sa quête d’identité à travers l’écriture. Le faible être narcissique qu’il est ne peut mener à bien ce combat de titan perdu d’avance face à l’absolu que représente la littérature.

L’image symbolique du père

La mise en scène de Thibault de Montalembert et l’interprétation de Thierry de Peretti donnent judicieusement plein pouvoir au texte et mettent en lumière l’extraordinaire capacité d’analyse de Kafka. Peu importe qu’il ait raison ou tort puisqu’au final, on sait depuis Freud, que, au-delà du réel, ce qui est en jeu c’est l’image symbolique du père.

Sur un plateau nu et noir, l’acteur interpelle cette figure écrasante, autoritaire qui aux yeux de l’enfant n’était pas moins que Dieu le Père dont on respecte les sentences et auquel on se soumet en vertu du pouvoir qu’on lui a définitivement conféré. Le judaïsme aurait pu être le terrain commun où se retrouver mais le père est absent d’avance de cette rencontre qui tombe à l’eau.

Tour à tour dans la douleur, la violence, l’ironie, parfois le calme et la réflexion, l’acteur passe imperceptiblement de l’état d’enfance à celui d’écrivain qui, au fond, sont tout un. Le ton a le rythme saccadé, irrégulier de l’écriture et c’est comme si on voyait conjointement le fils s’adresser au père et l’écrivain rédiger le sésame qui lui ouvrirait les portes de la liberté, c’est-à-dire de la légitimité de l’écriture. Dans un sobre équilibre de sentiments qui se fracasse par endroits sur les pointes acérées de la douleur, la parole solitaire adressée dans le vide du plateau renvoie en écho à l’absence définitive et irrémédiable du père dont l’écrivain a bien conscience puisqu’il n’enverra jamais la lettre.

Lettre au père de Franz Kafka, mise en scène Thibault de Montalembert avec Thierry de Peretti. Théâtre de la Bastille - 01 43 57 42 14

Photos : Jean-Julien Kraemer

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