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Critiques / Théâtre

Les retrouvailles de Arthur Adamov

par Bruno Bouvet

Le cauchemar de l’absurde

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Il y a quelque chose de délicieusement suranné dans le spectacle que propose Gabriel Garran dans la petite salle du théâtre de la Tempête. Un décor volontairement réaliste, mais sans grand moyen, plonge le spectateur dans l’ambiance des années 50. Surplombant la scène, un immense portrait place les comédiens sous le regard de celui dont ils interprètent Les retrouvailles : Arthur Adamov. Dans la fameuse troïka de l’absurde (Beckett, Ionesco, Adamov), il est l’oublié, le rejeté, le négligé. Celui que les grandes scènes mettent rarement à l’honneur quand les deux autres jouissent de la reconnaissance universelle. Gabriel Garran, 84 ans, magnifique découvreur d’auteurs, défricheur de terres théâtrales –les jeunes générations savent-elles encore qu’il fut le premier directeur du Théâtre de la Commune à Aubervilliers, fer de lance du théâtre en banlieue avec l’aide de Jack Ralite ?- veut doublement réparer l’injustice : non seulement il remet Adamov au goût du jour mais il le fait en mettant en scène une pièce jamais représentée, Les retrouvailles, écrite en 1954 peu avant Ping Pong. Cette œuvre étrange, hautement métaphorique, relève du cauchemar burlesque et de la régression bouffonne, comme l’écrit Gabriel Garran, qui veut « sortir Adamov de la troïka » et étudier son œuvre à part entière comme le firent Roger Planchon ou Michel Bataillon.

Où sommes-nous quand débute la pièce ? Dans le rêve ou la réalité ? Un jeune homme, en tout cas, rate le train, qui devait lui permettre de retrouver sa mère et sa fiancée. Le voilà pris en mains par deux inconnues qui ne vont pas tarder à prendre les rôles et les figures des absentes et nous voilà en plein théâtre de la psychanalyse, de la parole qui se trouble pour prendre des significations inattendues. C’est sans doute là que le bât blesse pour le spectateur d’aujourd’hui, au-delà du charme évident que dégage ce spectacle. Car il faut bien convenir que ce qui pouvait paraître révolutionnaire dans les années 50 semble daté. La symbolique dont regorgent Les retrouvailles est désormais rentrée dans les esprits et n’a plus le pouvoir de la nouveauté, encore moins la capacité de déranger vraiment le spectateur. Il est difficile de partager réellement les angoisses du malheureux Edgar, qui se demande, dix ans après la Seconde Guerre mondiale, ce qui a réellement sens dans le monde qui l’entoure. Car, depuis Adamov, la littérature et le théâtre n’ont cessé de se saisir de ces questions métaphysiques et de les traduire avec une force qui donne à ces Retrouvailles une tonalité pâlotte et quelque peu gentillette. On sent bien alors que tout l’enjeu du spectacle réside dans la capacité des comédiens à défendre ce texte dont l’intérêt est essentiellement historique. Le résultat est inégal. Très convaincant au début, Stanislas Roquette ne parvient pas complètement à tenir la distance, comme s’il se trouvait dépossédé de sa prestance à mesure que le vertige de l’enfermement et de la régression emporte son personnage. On n’adressera pas le même reproche à ses deux partenaires, Marie-Armelle Deguy et Soazig Oligo, toutes deux magnifiques. Jouant de tous les registres, elles sont respectivement la mère (« la plus heureuse des femmes », indiquait Adamov !) et l’amie, Louise, qui révèlent toutes les faces cachées et les ressorts moins avouables de leur moi profond. Celui qui conduit un être à prendre le pouvoir sur un autre et à l’asservir. Aujourd’hui comme hier.

Les retrouvailles de Arthur Adamov. Mise en scène : Gabriel Garran, assisté de Bruno Subrini. Avec Marie Armelle Deguy, Stanislas Roquette Soazig Oligo, Estelle Sebek. Scénographie : Jean Haas. Costumes : Hanna Sjödin. Lumières : Philippe Groggia - Espace sonore Pierre-Jean Horville.

Théâtre de La Tempête - Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre, Paris 12e. Jusqu’au 10 avril 2011. Durée : 1 h 10. Du mardi au samedi à 20 h. Le dimanche à 16 h 30. Réservations : 01 43 28 36 36.
© Antonia Bozzi

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