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Critiques / Théâtre

Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov

par Caroline Alexander

Miraculeusement juste

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Ce deuxième volet de la trilogie Tchekhov actuellement à l’affiche du Théâtre de l’Athénée porte en lui quelque chose d’unique. Une ambiance, un ton, une familiarité qui se conjuguent en parfaite harmonie avec l’univers de leur auteur, ce médecin des hommes qui par son écriture devint le miroir de leur âme. Après Oncle Vania et avant La Cerisaie s’inscrivent Les Trois Sœurs dans la chronologie de leur écriture comme dans la présentation qui en est faite dans la salle Louis Jouvet.

Trois sœurs qui ont trouvé chez Volodia Serre, metteur en scène et ses trois sœurs comédiennes une sorte de terre d’asile, un foyer où elles vivent leurs espoirs fous et leurs résignations sages comme si elles étaient vraiment à la maison. Cette maison de Tchekhov qui raconte l’amour, l’espoir, la solitude et l’ennui dans les rires et les blagues, ces gros nez de carnaval qui masquent si gaiement les désarrois. En France Tchekhov est le plus souvent monté dans la vénération, le sérieux, la grisaille. Tout le contraire de ce qu’il est, de ce qu’il raconte et décrit. L’âme russe est une âme qui danse sur des volcans qui régurgitent autant de rires que de larmes.

Se fondre dans la grand’ville

Olga, Macha, Irina et leur frère Andreï, sont nés à Moscou. Les aléas de la vie de leurs parents les ont confiné dans un gris bourg de province. La mère est disparue depuis longtemps, le père s’est éteint il y a tout juste un an et ce jour-là, au démarrage de la pièce, on fête les 20 ans d’Irina. Son voeu, son espoir : retourner à Moscou, se fondre dans la grand’ville, trouver l’âme sœur, accomplir son destin. Ses sœurs aussi en rêvent tout comme le grand frère. La vie là bas, les mènerait vers les grands changements de leur société, un monde où le travail serait la clé du bonheur, où les hommes seraient plus égaux, où se concrétiserait la révolution à venir… Tchekhov décrivait ces utopies en 1901, elles allaient prendre forme – une bien autre forme – 16 ans plus tard… Mais là, au tournant du siècle, il faut se contenter d’un temps immobile, des petites bouffées d’ailleurs qu’apportent les militaires de la garnison qui s’est installée dans leur patelin. Olga est devenue institutrice, Macha, mariée à un brave type d’enseignant, s’amourache de Verchinine, lieutenant colonel, mal marié et mauvais père de famille, Irina finit par accepter d’épouser son soupirant de baron, Andreï a pris pour femme une mégère adultère qui lui a fait des enfants et des cornes. Les illusions s’épuisent, la vie va…

Un pan de mur couvert de photos et de souvenirs, miroir du dedans, ouverture vers le dehors, se transforme d’acte en acte jusqu’à devenir au sens propre et au sens figuré l’envers du décor, de hautes tiges métalliques rassemblées en bouquets deviennent arbres, paysages, jardins. Les costumes sont d’hier et d’aujourd’hui, tout comme les accessoires et les musiques, rengaines jazzy, chansons de la France des années 60. Melting-pot en temps et en espaces qui créent une passerelle entre l’univers de Tchekhov et le nôtre.

Une affaire de famille

Volodia Serre, comédien, metteur en scène, fondateur de troupe ne fait pas encore partie des têtes d’affiche, on le découvre comme on découvre, quasiment interloqué, sa talentueuse « fratrie ». Une affaire de famille en quelque sorte. Est-ce leur consanguinité qui crée la cohésion du spectacle ? Disons plus simplement qu’elle naît d’une mise en scène toute en finesse et intimité et surtout de l’intelligence d’une distribution qui colle aux personnages : le vétéran Jacques Alric qui a joué avec Pitoëff, Planchon, Barrault prête son bel âge au vieux Feraponte, Marc Voisin est Koulyguine, le mari à la bonhomie survoltée, Olivier Balazuc l’amant coincé, David Gelson, le baron si timidement amoureux, Anthony Paliotti, son rival extravagant (leur scène de fou-rire est un vrai morceau d’anthologie), Juliette Delfau, la – trop -caricaturale mégère, Mireille Franchino, l’émouvante servante, Jacques Tessier, le docteur vieil ami, pion indécollable de la famille. Et cette famille justement, celle des Serre, avec la Macha, beauté brune faussement alanguie de Joséphine, et Alexandrine en Olga, faussement sèche mais hautement responsable, et enfin, la benjamine Léopoldine à la voix acidulée, à la silhouette adolescente, au jeu délié qui passe des humeurs enfantines à la gravité d’un âge adulte qui arrive trop tôt. Volodia est leur frère, à la ville, meneur de jeu doué, à la scène acteur sensible capable de se glisser sans déraper dans les défroques d’un looser.

C’est magnifique. Les trois sœurs comme on ne les avait jamais vues.

Un seul – petit – regret : le spectacle est long et l’entracte arrive tard. La coupure pourrait situer sans dommage en amont.

Les Trois Soeurs d’Anton Tchekhov traduit et adapté par Lorène Ehrmann et Volodia Serre, mise en scène de Volodia Serre, scénographie Marion Rivolier, costumes Hannah Sjödin, lumières Jean-Luc Chanonat, maquillages et coiffures Nadine Bournazeau. Avec Alexandrine Serre, Léopoldine Serre, Joséphine Serre, Volodia Serre, Jacques Alric, Olivier Balazuc, François de Brauer, Carol Cadilhac, Juliette Delfau, Mireille Franchino, David Geselson, Anthony Paliotti, Jacques Tessier Marc Voisin

Paris – Théâtre de l’Athénée ; jusqu’au 20 novembre 2010, du mercredi au samedi à 20h, les mardis à 19h

01 53 05 19 19 - www.athenee-theatre.com

En tournée : le 23 novembre à l’Espace culturel Boris Vian, Les Ulis (01 69 29 34 91), du 25 novembre au 6 décembre au Théâtre Romain Rolland de Villejuif (01 49 58 17 00), le 9 décembre au Trois Pierrots de Saint Cloud (01 46 02 74 44), le 11 décembre à l’Espace Culturel des Portes de l’Essonne d’Athis Mons (01 69 57 81 10), le 14 décembre sur la Scène Nationale 61 d’Alençon (02 33 29 16 96)

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