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Critiques / Théâtre

Les Justes d’Albert Camus

par Corinne Denailles

Un théâtre de notre temps

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C’est en travaillant à sa mise en scène d’Incendies de Wajdi Mouawad que Stanislas Nordey a été amené à lire Les Justes d’Albert Camus, ou comment passer du Liban de 1974 à la Russie de 1905. Le metteur en scène joue dans la pièce de Mouawad Ciels où il est aussi question de terrorisme ; c’est lui qu’il a choisi pour interpréter Stepan l’intransigeant, l’irréductible, celui qui avoue ne pas aimer la vie mais fait passer la justice au-dessus de la vie dans cette pièce qui interroge la légitimité du crime pour l’humanité. Albert Camus l’a écrite en même temps qu’il rédigeait L’Homme révolté, au lendemain d’Hiroshima, comme une mise en œuvre concrète des idées développées dans l’essai philosophique. Michel Bouquet était Stepan dans la mise en scène de 1949 aux côtés de Serge Reggiani (Kaliayev) et de Maria Casarès (Dora).

Une réflexion universelle

Camus s’est inspiré de l’attentat fomenté en 1905 contre le grand duc Serge et ses conséquences. Il met en scène de jeunes militants du parti révolutionnaire socialiste, bardés d’idéalisme qui préparent l’assaut. Au cours de la veillée d’armes on assiste aux débats de conscience des uns opposés aux convictions résolues des autres. La mise en scène dépouillée, toute de rigueur et d’austérité, s’appuie sur une économie de moyens à l’image de l’écriture qui va à l’essentiel tout en perçant l’âme des protagonistes jusqu’au cœur. Les costumes gris de Raoul Fernandez à la coupe stricte et sévère, la scénographie atemporelle d’Emmanuel Clolus qui enferme les protagonistes dans une sorte de bunker relié au monde extérieur par une passerelle suspendue, la gestuelle minimale et singulière des comédiens participent d’une épure japonaise. Le degré de tension est inversement proportionnel à la pureté des lignes de force, en accord exact avec le style de Camus, net, sans fioriture, simple et direct. Exceptés quelques excès par trop affectés dans l’interprétation qui conduisent à rythmer parfois le texte bizarrement ou à une gestuelle trop mécanique, la direction d’acteurs emprunte des voies ingrates et originales pour porter haut la parole, les idées et les idéaux.

Les personnages ne se parlent jamais, enfermés dans l’opiniâtreté de leur combat, car, à part Stepan, durci par l’expérience du bagne, ces « innocents-coupables » sont aux prises avec le doute et les limites de l’engagement et de l’action. Pour ne pas flancher, il faut cette raideur intérieure, cette violence de la volonté qui jugule toute tentative de contournement. Ce sont des hommes au service d’une cause dans laquelle ils se fondent, ce sont des êtres en tension, des idées en marche. Seule Dora (Emmanuelle Béart) se laisse aller un moment à rêver une vie ordinaire, un amour simple. Son amoureux, Kaliayev, le poète (Vincent Dissez) est de la même trempe ; d’abord, il ne lancera pas la bombe sur le grand duc Serge à cause de la présence des enfants. Tous deux jouent la carte la plus difficile car ils réfléchissent leur acte en toute conscience sans se lancer à l’aveugle dans le crime. Mais finalement, le poète ira au bout et sera condamné. L’esthétique de la dernière partie opère une rupture de ton. En prison, le terroriste reçoit des visites : le commissaire de police interprété par Laurent Sauvage dans un brillant et troublant numéro de cabaret, le détenu qui rachète ses années comme bourreau, la veuve du tsar venue tenter de sauver l’âme du coupable jouée par Véronique Nordey dans un tête-à-tête tragique saisissant. Dans la scène finale, à la fois acmé et dénouement, Dora s’embrase de l’intérieur et décide de jeter la bombe plus pour retrouver son amour que pour défendre une cause. Le mobile terroriste est distancé par l’émotion.

Emmanuelle Béart est Dora

La comédienne fait ici un retour au théâtre magnifique. On se souvient de la délicieuse Camille d’On ne badine avec l’amour de Musset, mis en scène par Jean-Pierre Vincent en 1993, ou de sa dernière apparition dans la pièce de Strindberg, jouer avec le feu, mise en scène par Luc Bondy en 1996. Elle démontre combien le théâtre est son élément, d’autant plus avec Camus dont les engagements personnels font écho aux siens. Elle est peut-être celle qui a le mieux capté l’intention du metteur en scène. Toute sa personne est en tension, dans une gravité admirable et émouvante ; rien de mécanique dans sa manière, comme si elle nous donnait à voir derrière l’armure les mille atermoiements de l’esprit et du cœur, du vacillement à la résolution radicale où la pousse son amour de la vie. Elle porte en elle les tensions contradictoires de chacun qui se résolvent dans sa décision finale.

Les Justes d’Albert Camus, mise en scène Stanislas Nordey. Collaboratrice artistique : Claire Ingrid Cotteanceau. Scénographie : Emmanuel Clolus. Lumières : Stéphanie Daniel. Costumes : Raoul Fernandez. Son : Michel : Zürcher. Distribution : Emmanuelle Béart, Vincent Dissez, Raoul Fernandez, Damien Gabriac, Frédéric Leidgens, Wajdi Mouawad, Véronique Nordey, Laurent Sauvage. Théâtre National de La Colline jusqu’au 24/04/2010 à 20h30 (Mardi à 19h30, Dimanche à 15h30). Téléphone : 01 44 62 52 52.Durée : 2h30.
www.colline.fr
Montpellier Théâtre des Treize Vents, du 27/04/2010 au 30/04/2010 à 19h (Ven à 20h45)
www.theatre-13vents.com
Clermond-Ferrand La Comédie, du 04/05/2010 au 06/05/2010 à 20h30
/www.lacomediedeclermont.com

photo Brigitte Enguérand

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