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Critiques / Théâtre

Les Contrats du commerçant, une comédie économique d’Elfriede Jelinek,

par Corinne Denailles

Nous sommes nos propres assassins

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Nicolas Stemann a réussi là où Bruno Meyssat a échoué avec son 15%. De manière très différente, ils se sont intéressés à la crise financière. Meyssat a tenté de représenter l’abstraction des mécanismes financiers ; le résultat est un spectacle aseptisé où les objets ont la parole mais dont le propos est à peu près abscons. A l’opposé de cette entreprise minimaliste à tous égards, Nicolas Steman s’est lancé dans une sorte de spectacle d’agit-prop décoiffant et tout à fait réjouissant à partir d’un texte fleuve de l’Autrichienne Elfriede Jelinek dont l’histoire est à elle seule un cas d’école. Ecrit avant la crise des subprimes, ce texte est véritablement visionnaire ; pour suivre l’actualité de la crise, dans l’esprit d’un work in progress, l’écrivain a continué d’écrire jusqu’au jour de la création du spectacle, et même après. Son texte totalement indigeste à la lecture, innerve le spectacle de la plus belle manière. On pense au ressassement logorrhéique, enragé et têtu de cet autre Autrichien, Thomas Bernhardt, porté à la puissance dix. Jelinek s’attache à la réalité de la crise et à ses effets concrets sur la population. Le metteur en scène a fait un spectacle proliférant, à l’instar du texte, qui sous des airs gentiment foutraques, parfois un peu potaches, touche sa cible dans le mille.

Au début de la représentation, Stemann vient lui-même fournir quelques explications dont certaines ne manquent pas de piquant et donnent le ton : le spectacle dure quatre heures sans entracte mais on peut sortir à tout moment, sans qu’il en soit fâché, aller boire un verre à la buvette où sont installés des écrans qui permettent de suivre la multiplicité d’actions qui se déroulent sur le plateau. Par ailleurs, si on ne lit pas tous les surtitres, absorbés par ce qui se passe sur scène, ce n’est pas grave, les acteurs non plus ne comprennent pas tout ! D’autre part, il avertit que le mistral ayant détruit le décor, il n’en reste que les quelques décombres amoncellés à l’avant-scène. Le texte change tous les jours ; il compte ce jour-là 99 pages dont le décompte s’affiche sur un tableau lumineux. On comprend vite que Stemann pratique avec ravissement le deuxième, voire le troisième degré.
Les acteurs censés lire le texte en fait le connaissent parfaitement et nous offrent quelques lectures chorales étonnantes tandis que, tout au long de la représentation, le texte effeuillé, s’envole par fragments, comme autant de billets de banque de Monopoly. La musique est omniprésente, comme la vidéo au service d’effets spectaculaires. Le public est évidemment pris à parti, convié à chanter, à déménager des objets encombrants. Le foisonnement de propositions simultanées pourrait donner le vertige et lasser si ce n’était l’incroyable inventivité scénique, l’humour permanent de l’équipe. Tour de magie à la Gainsbourg avec l’épisode du billet brûlé ; billet crucifié ; ode à Lehman, psaumes (« nous sommes à la page 67 ») et chansons détournées (« rien de rien, je n’achète rien »…), etc.

L’entité « banque », Big Brother à sang froid, est le narrateur qui explique comment on se fait tous avoir par le système, comment on se retrouve à la rue, anéanti, pour engraisser le monstre invisible qui s’engraisse à nos dépens et détruit tout sur son passage, hommes et société. Ce qui fait la force du spectacle, au-delà de l’énergie et du talent des comédiens, c’est la conjonction de ce texte enragé, complexe et grave et de l’esprit ludique qui y préside pour évoquer ces « épines qui percent les pneus de l’économie à la faire éclater de colère ». « L’empereur est nu alors que tous on vu ses habits »… « Nous sommes nos propres assassins ».

Les Contrats du commerçant, une comédie économique d’Elfriede Jelinek, mise en scène Nicolas Stemann ; dramaturgie Benjamin von Blomberg, scéngraphie, Katrin Nottrodt ; vidéo, Claudia Lehman ; musique Thomas Kürstner, Sebastian Vogel ; costumes, Marysol del Castillo ; traduction et surtitrage, Ruth Orthmann. Avec Therese Dürrenberger, Ralf Harster, Franziska Hartmann, Daniel Lommatzsch, Sebastian Rudolph, Maria Schrader, Patrycia Ziolkowska, ainsi que Benjamin von Blomberg, Thomas Kürstner, Claudia Lehmann, Nicolas Stemann, Sebastian Vogel et les enfants Maya et Nora, en alternance. Durée : 3h45. Spectacle créé le 2 octobre 2009 au Thalia Theater à Hambourg. Festival d’Avignon 2012.
© Christophe Raynaud de Lage

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