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Critiques / Théâtre

Les Bonnes de Jean Genet

par Dominique Darzacq

Cruauté baroque

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Claire et Solange sont, depuis de nombreuses années, au service de Madame qu’elles aiment et haïssent tout à la fois. En son absence, les deux sœurs rejouent inlassablement le simulacre de son exécution en un jeu de rôles où Claire devient Madame, Solange devient Claire, en même temps qu’elle-même, en un va et vient dominant dominé.

« Ce fol enchevêtrement des apparences » comme Sartre qualifiait Les Bonnes », aurait été inspiré à Jean Genet par un fait divers qui défraya la chronique en 1933, le meurtre des deux sœurs Papin qui, au Mans, assassinèrent sauvagement leur patronne et sa fille. Pour autant, ce n’est pas du côté de la justification ou l’explication d’un crime, ni, comme il prit soin de le préciser, « d’un plaidoyer en faveur des gens de maison » que nous entraîne Jean Genet . C’est bien plutôt dans les méandres de ce qui grouille en nous d’inavouable qu’il veut nous emmener et il le dit, « sacrés ou non, ces bonnes sont des monstres, comme nous-mêmes quand nous rêvons ceci et cela ».

Mal reçue à sa création par Louis Jouvet à l’Athénée en 1947, Les Bonnes sont devenues une des œuvres les plus jouées, que le temps a hissée au rang de ces grands classiques qu’aucun regard n’épuise. Au gré de leurs approches, certaines versions ont fortement marqué les cinq dernières décennies. Notamment celle de l’espagnol Victor Garcia qui mit « Les Bonnes » sur des cothurnes, de Jean-Marie Patte qui les transforma en bagnards, Henri Ronse, lui, les mit sur un terrain vague et Alain Ollivier dans un espace zen. Plus tard et plus proche de nous, Philippe Adrien les mettra sous le sceau d’un réalisme halluciné tandis que de son côté, Alfredo Arias ajoutait à leurs vertiges identitaires en interprétant Madame.

Aujourd’hui, au Théâtre de l’Etoile du Nord, Guillaume Clayssen, artiste associé au Centre Dramatique national de Colmar, prend pour fil conducteur l’idée de l’enfermement physique comme espace mental sans limite.

Une liturgie de l’excès

Dans la chambre de Madame, antre clos où trône en effigie, la sculpture d’une femme nue aux seins lourds, l’imagination des deux sœurs dépasse toutes les bornes. Siamoises dans leur mutuel dégoût et leur commune fascination pour Madame qu’elles « érotisent », c’est sur le mode de l’excès voire de l’hystérie que Claire et Solange mettent en place le mécanisme qui va les conduire vers cet instant inéluctable où, dans une ultime substitution de rôle, Claire boit le tilleul au gardénal destiné à Madame

Guillaume Clayssen qui n’hésite pas à ajouter l’outrance à l’outrance, encage Madame (Aurélia Arto) dans l’armature d’une robe à panier et l’emperruque telle une Pompadour d’opérette et cède à l’humeur du temps qui font de l’image vidéo et du micro les adjuvants indispensables à la dramaturgie. Ici, il s’agit « de nous conduire magiquement, à comprendre de manière sensorielle les dérives folles de Claire et Solange ». Plus judicieux et séduisant, est son jeté de robes rouges comme autant de reliques, donnant statut de tabernacle à la penderie de Madame, cette « chapelle », où elles puisent la robe-chasuble de leur vertigineux et sauvage rituel, dont chaque étape de la liturgie exhale leur frustration, la haine de soi et s’exaspèrent leurs fantasmes.

Anne Le Guernec Claire parfois gracile, mais têtue, déterminée, Flore Lefebvre des Nouëttes, plus carrée, plus rustique et coupante, sont au plus juste les servantes d’un très baroque théâtre de la cruauté, qui, en dépit de ses excès et gadgets, n’en demeure pas moins une forte et pertinente lecture de la pièce de Genet

Les Bonnes de Jean Genet, mise en scène Guillaume Clayssen avec Aurélie Arto, Flore Lefebvre des Nouëttes, Anne Le Guernec. Durée 1h30
L’Etoile du Nord Théâtre jusqu’au 18 avril tel 01 42 26 07 73

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