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Critiques / Théâtre

Le développement de la civilisation à venir et Les Enfants se sont endormis par Daniel Veronese

par Corinne Denailles

Un magnifique théâtre de la cruauté

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Veronese, une des figures de la scène indépendante argentine, n’a pas son pareil pour revisiter les classiques avec un mélange d’audace et d’absolue fidélité. Considérant qu’un lecteur du XXIe siècle n’a plus accès à certains codes passés, il procède à un toilettage drastique qui dénude le texte jusqu’à en révéler la substantifique moelle. Obsédé par la vacuité des telenovelas dont s’abreuvent les Argentins, dit-il, il invente un théâtre qui revendique l’artifice pour mieux atteindre le vrai dans des décors de récupération pauvre et pourri qui ont parfois eu plusieurs vies. Dans ce cadre sans âme où les portes claquent à se dégonder à la mesure de la tragi-comédie qui se joue, les comédiens semblent jouer leur peau. Veronese souligne la proximité des sensibilités argentine et russe qui apparaît comme une évidence dans ses spectacles. On avait été saisi par sa version d’Oncle Vania de Tchékhov (Espia a una mujer que se mata, 2006) dans laquelle il avait coincé les acteurs dans une arrière-cuisine où, les personnages, étouffant dans un espace exigu et fermé à l’image de leur espace mental, vivaient les uns sur les autres dans un état de conflit permanent. Veronese revient à Tchekhov, un peu dans le même esprit, avec Les Enfants se sont endormis (Los hijos se han dormidos), d’après La Mouette, peut-être la proposition la moins convaincante. La ligne de force manque de précision et est troublée par la référence à Hamlet dans le parallèle un peu envahissant entre l’écrivain Treplev et sa mère, et Hamlet et Gertrud. Dans Espia a una mujer que se mata, Les Bonnes de Genet jouait ce rôle admirablement, tout comme dans Le développement de la civilisation à venir d’après Maison de poupée d’Ibsen (reprise du spectacle créé en 2009 à Buenos Aires, puis en France dans le cadre du festival de la MC93 Standard idéal) où c’est un film de Bergman qui sert de référent ou plutôt de miroir dont les personnages voient si peu le sens qu’ils s’en amusent. Cette intertextualité est une constante dont Veronese tire un parti habile.

Une Nora à vif

Si La Mouette a en partie échappé au projet du metteur en scène, il a magistralement passé Ibsen à la moulinette de son savoir-faire avec Le développement de la civilisation à venir. Adoptant l’angle du rapport de force homme/femme, il fait de Helmer un type ordinaire, aimable pourvu qu’il garde la main sur tout, et de sa petite épouse Nora, un être fragile qui arrache ses liens sans savoir si elle pourra conquérir sa liberté. Nora n’est pas un petit oiseau, elle joue une comédie douloureuse pour cacher une faute commise pour sauver son mari. Pour payer des soins vitaux, elle a contracté un emprunt auprès d’un usurier qui la fait chanter. Quand la vérité éclate, Nora implose littéralement, comme si la vie s’échappait d’elle. Helmer, soudain brutal et vulgaire ne pense qu’à sa réputation alors qu’elle attendait un miracle par lequel il aurait pris la faute sur lui pour la protéger. Le drame fonctionne comme un révélateur qui la précipite hors de sa condition, au risque de se perdre.

Un théâtre d’acteurs

Les comédiens (dont certains jouent aussi dans Les Enfants se sont endormis) sont d’une sacrée trempe : Carlos Portaluppi joue de sa corpulence bonhomme pour écraser sa femme de ses certitudes, Roly Serrano fait de Krogstad l’usurier et employé de Helmer, un pauvre type, acculé à la malhonnêteté qui semble ne rêver sincèrement que de tendresse et de vertu, le rôle du docteur Rank confié à Berta Gagliano (formidable dans la peau de Polina de la Mouette) est réduit à la portion congrue, Mara Bestelli est Cristina, le malheur incarné. Mais Maria Figueras (qui est aussi la Nina de La Mouette) compose une Nora époustouflante ; au début gamine qui ne tient pas en place, esquissant trois pas de claquette à tout bout de chant, elle est un moulin à paroles, appliquée à noyer les situations dans son babillage incessant ; petit oiseau écervelé, elle tombe le masque sans artifice. A la fin, elle a pris dix ans en une heure, les traits du visage tirés, le corps comme alourdi, elle a perdu sa grâce d’enfant pour affronter son destin. Ainsi sont-ils, ces comédiens admirables qui paient comptant ; leur jeu à fleur de peau exige un engagement physique palpable pour s’emparer à bras-le-corps de ce théâtre qui dit la cruauté de la vie.

Les enfants se sont endormis, d’après La Mouette d’Anton Tchekhov, texte et mise en scène, Daniel Veronese. Avec Claudio Da Passano, Maria Figueras, Berta Gagliano, Ana Garibaldi, Fernan Miras, Osmar Nuñes, Maria Onetto, Carlos Portaluppi, Roly Serrano, Marcelo Subiotto. Du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 18 heures, jusqu’au 2 octobre. Durée : 1 h 30.
en tournée au Théâtre du Nord, à Lille, du 22 au 26 novembre et au Théâtre de Brétigny (Essonne) le 29 novembre.

Le Développement de la civilisation à venir, d’après Maison de poupée d’Henrik Ibsen, adaptation, mise en scène et scénographie, Daniel Veronese. Avec Maria Bestelli, Maria Figueras, Berta Gagliano, Carlos Portaluppi, Roly Serrano. Du mardi au samedi à 19h, jusqu’au 2 octobre. Durée : 1h15.
Au Théâtre de la Bastille à Paris. Tél. : 01-53-45-17-17.

Spectacles en espagnol sur-titrés présentés dans le cadre du Festival d’automne et du Tandem Paris-Buenos Aires 2011.

www.tandem.2011
www.festival-automne.com
www.theatre-bastille.com

photo Sergio Chiossonne

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