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Critiques / Théâtre

Le dernier jour du jeûne de Simon Abkarian

par Dominique Darzacq

Plaidoyer en faveur des femmes. Hautement gustatif !

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« Si tu veux parler du monde, parle de ton village » disait Tchekhov. C’est d’un quartier, sinon marseillais, du moins situé sur les bords de la méditerranée, que s’installe Simon Abkarian, pour, dans un grand éclat de rire, en découdre avec un monde « capillaire et testiculaire » où « les filles doivent apprendre à obéir et à se taire ».

Second volet d’un cycle où s’emmêlent tragédie antique et vie d’aujourd’hui, commencé avec Pénélope ô Pénélope, Le Dernier jour du jeûne (Ed Actes Sud-Papiers), celui où les vierges voient apparaître leur futur mari, est une « tragi-comédie » aux personnages hauts en couleurs, où les désirs et la tradition ne vont pas sans tumultes et collisions.

Dans ce quartier vit Théos (Simon Abkarian), chef de famille et chef de village chatouilleux sur le sens du devoir et de l’honneur, sa femme Nouritsa (Ariane Ascaride) déesse mère poule qui fait marcher la maison dont le prosaïque bon sens se double du don d’interpréter les rêves. Ils ont trois enfants, un jeune ado Elias, mais surtout deux filles que tout oppose. Zéla (Océane Mozas) travaillée par le sexe et qui attend la fin du jeûne en délirant tandis que sa sœur cadette, Astrig (Chloé Rejon), veut faire des études, être avocate et libre. Elle n’entend pas se laisser « flétrir sous le ventre d’un homme sous prétexte qu’il m’aime ». Son cœur bat pour Aris (Cyril Lecomte) qui roule des mécaniques et joue de la batterie. Il est le fils de la voisine, Vava (Marie Fabre), une commère impénitente à la langue aussi bien pendue que verte. C’est par elle que se révèle le lourd secret de Sophia (Clara Noël qui joue également Elias), la fille du boucher incestueux (David Ayala). S’y ajoute Xénos (Igor Skreblin) l’étranger avec qui, comme au premier matin du monde, Zéla croquera la pomme. Mais surtout il y a l’inénarrable Sandra (Judith Magre) qui cache ses blessures et frustrations sous une feinte folie et une montagne de livres dont elle arrache les pages pour aller aux toilettes, à qui Simon Abkarian a dévolu le rôle de tante et de coryphée à l’âpreté clownesque. Image inversée de la mère, elle est la voix qui plaide pour une liberté, lente à venir, « le cancer de la soumission s’est repu de nous depuis longtemps déjà. Le mal est en voiture, le remède se traîne à pied ».

Si au début du spectacle, l’arrivée de Nouritsa, seau à la main et accent marseillais au vent, semble faire affleurer des réminiscences de folklore pagnolesque, l’affaire, heureusement, prend assez vite un tout autre chemin. Tout ce petit peuple, tête près du bonnet, cœur en chamade et sens en émois, se croise, s’engueule, s’aime, dispute et discute dans une verve crue dont la truculence prend ses accointances du côté d’Aristophane.

Dans un décor mobile comme leur jeu, les comédiens, tous au top, font leur miel d’une langue goûteuse en diable, mixée de lyrisme et de trivialité, de poésie et de verte gouaille. Leur plaisir à la mâcher ajoute à la saveur de ce Dernier jour du jeûne, où sous l’éclat de rire affleurent pas mal de larmes. Pour tout dire, et tant pis si le mot fait sourire, du vrai et beau théâtre populaire.

Créé en mars 2014 le spectacle est actuellement en voir en tournée dans la banlieue parisienne

Le Dernier jour du jeûne. Texte et mise en scène Simon Abkarian avec Simon Abkarian, Ariane Ascaride, David Ayala, Marie Fabre, Cyril Lecomte, Judith Magre, Océanes Mozas, Clara Noël, Chloé Rejon, Igor Skreblin.( 2h20).

en tournée 9-10 mars Colombes, 12-13 mars Suresnes, 15 au 20 Chatenay-Malabry (La Piscine)

Photos ©Antoine Agoudjian

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