Accueil > Le chien, la nuit et le couteau et Le Moche

Critiques / Théâtre

Le chien, la nuit et le couteau et Le Moche

par Dominique Darzacq

Conte et mécomptes

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Dramaturge et auteur en résidence à la Schaubüne de Berlin, un des phares du théâtre international, Marius von Mayenburg n’est pas inconnu en France. Alain Françon ( Visage de feu ), Bernard Sobel (La Pierre ), Christophe Perton ( L’Enfant froid ), nous ont déjà révélé quelques facettes d’un auteur à l’œil perçant et à l’écriture incisive.

Aujourd’hui, au Théâtre du Rond-Point, Jacques Osinski, qui voit en Mayenburg un héritier de Büchner et d’Horvath, orchestre, tout en justes nuances et malice, un diptyque qui met en scène, dans des tonalités très différentes, la quête et la perte de soi, à travers les aventures d’un homme confronté à son environnement et à ses peurs. L’un des volets est une comédie grinçante, l’autre est une sombre fantasmagorie.

Le Chien, la nuit et le couteau

Ce ne sont pourtant pas des champignons hallucinogènes qu’a mangé M, ce soir là, mais des moules. Pourtant en route vers chez lui, dans cette nuit noire et visqueuse d’août, tout se dérègle, il ne sait plus où il est, se demande ce qu’il fait sous ce réverbère qui n’éclaire pas plus qu’une loupiote. Soudain derrière lui, surgit un homme qui cherche son chien, il est armé d’un couteau et tente de le tuer car, à l’instar des loups qui rodent dans la ville, il a faim. Mais M réussit à retourner l’arme contre son agresseur et le tue. S’en suit pour M, dans un environnement insolite et inquiétant, où les pendules marquent toujours la même heure, « sans doute parce qu’il ne se passe rien », où du sable coule des robinets, une déambulation hallucinée ponctuée d’étranges et dangereuses rencontres qui l’oblige à tuer.

Délibérément habillé en cauchemar kafkaïen pour nous dire que l’homme est un loup pour l’homme, ce conte, comme tous les contes, se termine au lever du jour par un happy end, pour tout dire un peu convenu. Mais qu’importe puisque l’intensité virtuose du jeu des comédiens nous embarque sans nous lâcher dans cet énigmatique road movie nocturne à couteaux sans cesse tirés. Denis Lavant excelle en M, ludion paumé et monstrueux d’innocence, tandis qu’à ses côtés, Frédéric Cherboeuf et Gretel Delattre incarnent les différentes figures fantasmatiques et menaçantes de ce que le héros de l’histoire définit comme « une plaisanterie mal racontée par un ivrogne » .

Le Moche. Être ou paraître, là est la question.

Même plaisir de comédiens en scène, avec Le Moche , d’une toute autre facture, qui met en scène les avatars quasi kafkaïens d’un individu pris au piège du regard des autres. Une comédie drôlement féroce et férocement drôle, que Jacques Osinski organise dans les camaïeux de gris pour les costumes (Hélène Kritikos) et les lignes sobres d’une scénographie dont l’apparente neutralité démultiplie les lieux (Lionet Acat). Une astucieuse aire de jeu où, là aussi, autour du personnage central, les trois comédiens qui l’entourent, interprètent plusieurs rôles.

« Votre nez, nous l’avons dans le nez, vous ne pouvez rien vendre avec cette tête ». C’est ainsi qu’un beau jour, Lette (Jérôme Kircher) ingénieur talentueux et productif, apprend de son supérieur hiérarchique ( Frédéric Cherboeuf ) la raison pour laquelle ce n’est pas lui qui présentera sa dernière invention au congrès, mais son assistant (Alexandre Steiger). Interrogée, sa femme (Delphine Cogniard) confirme, « avant de te rencontrer, je n’aurais jamais pensé qu’un jour j’aurais un mari aussi moche, mais maintenant je ne le remarque plus ». Instruit de ce que jusqu’à présent il ignorait : « Comment je le saurais si personne ne me le dit ? », il décide d’en passer par la chirurgie esthétique. La séance d’opération en directe, avec bande son aux petits oignons tandis que l’assistante du chirirgien chantonne « Un jour mon prince viendra », est un de ces moments dignes de figurer dans l’anthologie d’humour noir d’André Breton !

Loufouque mais virulente satire

Si, comme l’expliquaient, philosophes, nos grands-mères, « la beauté ne se mange pas en salade », sacrifier aux exigences de l’apparence ne va pas sans mécomptes. Devenu beau, lesté « d’une surdose de charme », Lette vole de conquêtes en succès. Mais sa gloire devenant également celle du chirurgien, il est vite confronté à ses photocopies. Dilué dans la multitude de ses « reproductions », toute identité anéantie, il songe à se jeter d’un toit avant de finalement s’anéantir tel Narcisse dans son propre reflet que lui offre le visage de l’autre.
Puisque tout n’est qu’apparence et interchangeable, les comédiens passent d’un personnage à l’autre sans changer de costume, mais avec la légèreté du voltigeur et la jubilante liberté d’enfants au square. Mine de rien, juste en finesse de jeu, ils poussent dans tous ses retranchements une virulente satire qui dissèque en éclats de rire et au scalpel nos fâcheux besoins de normalisation, les méfaits de la standardisation, la violence du pouvoir dans les entreprises, la déshumanisation embusquée derrière les performances qu’exige notre joyeuse société libérale.

Photos Pierre Grosbois

« Le Moche » 1 h et « Le Chien, la nuit et le couteau » 1h30 de Marius von Mayenbourg, mise en scène Jacques Osinski avec Frédéric Cherboeuf, Delphine Cogniard, Denis Lavant, Gretel Delattre, Jérôme Kircher, Alexandre Steiger
Théâtre du Rond-Point jusqu’au 22 mai tel 01 44 95 98 21, http://www.theatredurondpoint.fr/ ;
27 et 27 mai à l’Amphithéâtre de Pont de Claix, http://amphitheatre-pontdeclaix.com/

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.