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Le Dernier hiver du Cid de Jérôme Garcin

par Gilles Costaz

Les ultimes instants de Gérard Philipe

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La gloire, l’immortalité de Gérard Philipe s’effacent, paraît-il. La jeune génération ne connaît pas le nom de celui qui était l’un des dieux du cinéma français dans les années 50, de celui qui fut l’icône du festival d’Avignon et du TNP de Jean Vilar quand il joua Le Cid et d’autres très grandes pièces. Tout s’altère : l’on n’écoute plus guère les disques où Philipe disait Corneille ou Musset, nos contemporains qui n’ignorent pas sa carrière associent son nom au noir et blanc des Grandes Manœuvres et de Fanfan la tulipe et à un technicolor aux teintes qui s’éclipsent. L’acteur n’a guère eu le temps d’entrer dans le monde coloré qui est le nôtre. Sa présence douce, sa voix feutrée s’éloignent dans l’arrière-plan de notre nouveau siècle où le langage du fracas a relégué au second plan le parler nuancé, l’émotion à fleur de voix qui le définissaient.
Son destin fut brisé prématurément. Ce fut celui d’un archange foudroyé, comme le disait à peu près toute la presse à sa mort et comme vient nous le conter, sur un autre ton, le ton d’un historien au timbre musical, le livre de Jérôme Garcin, Le Dernier Hiver du Cid. En 1959, Gérard Philipe est le plus célèbre des comédiens français. Il a 36 ans. Il est l’emblème d’une gauche impatiente. Il a donné son accord pour être Edmond Dantès dans Le Comte de Monte-Cristo que souhaite réaliser Claude Autant-Lara. Il a dit « peut-être » à Jean Vilar qui voudrait lui faire jouer le Dom Juan de Molière. Il ne peut sortir dans la rue sans être reconnu, applaudi et sollicité. Il protège comme il peut sa vie personnelle : son ménage parfait avec la romancière Anne Philipe, ses deux enfants, Anne-Marie et Olivier. Mais la maladie va, à une vitesse folle, mettre fin à ce destin triomphant. Les médecins diagnostiquent un accès amibien au foie. On opère. C’est trop tard. Ce n’est pas un abcès, mais un cancer, dont on ne peut arrêter la progression. Anne prend le parti de mentir à son mari : tout va aller bien. Rentré chez lui, Gérard Philipe rêve de vacances, lit, aligne les projets. Et meurt quelques jours plus tard, le 25 novembre. Son enterrement à Ramatuelle, dans le costume de Rodrigue, est une tragédie à la dimension nationale.
Jérôme Garcin a composé Le Dernier Hiver du Cid comme le récit méticuleux de quatre mois, d’août à novembre 1959, où un homme tient, dans l’ignorance, mais non sans souffrance, la mort à distance. Des moments de sa vie surviennent en flashes-back, si bien infiltrés que, dans le flux du continuum, ils donnent l’essentiel d’une existence pensée, très peu livrée aux caprices du hasard. Ayant eu accès à des documents inédits, Garcin montre combien le comédien était en train d’évoluer et quelles directions il aurait pu emprunter. Il rêve de jouer Hamlet, Le Menteur de Corneille, relit Camus, se passionne pour la tragédie grecque. En marge des Troyennes d’Euripide, il écrit : « Pour moi, dans vingt ans ».
L’ouvrage de Garcin, d’un éclairage vraiment neuf, résonne dans le cœur du lecteur comme une sonate. L’écrivain est un pianiste qui effleure les touches. Il ne peut donner à la ligne mélodique une plus grande ampleur. Tout est si bouleversant que l’émotion semble suspendue ou interdite. Elle vibre pourtant, comme rarement, quand le mouvement secret de l’écriture et l’attention secrète de la lecture se rejoignent dans la même partition cardiaque.

Le Dernier Hiver du Cid de Jérôme Garcin. Gallimard, 202 pages, 17, 50 euros.

Photo DR.

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