Accueil > La femme qui tua les poissons, d’après Clarice Lispector

Critiques / Théâtre

La femme qui tua les poissons, d’après Clarice Lispector

par Jean Chollet

Observer le quotidien pour débusquer l’indicible

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Romancière brésilienne, née dans une famille juive ukrainienne immigrée, Clarice Lispector (1920 -1977) compte parmi les grandes figures de la littérature du XXe siècle. Son audience s’est progressivement développée au fil des années au-delà du continent latino américain, et elle fut comparée à Virginia Woolf, Simone Weil ou encore à Kafka et Pessoa. Auteure d’une vingtaine de livres, romans, contes et nouvelles, son écriture flamboyante s’inscrit en majorité dans une introspection des états émotionnels intérieurs de l’humain, qu’elle qualifiait de “recherche du moi dans l’obscurité ”. Une quête affirmée dès son premier roman Près du cœur sauvage, écrit à l’âge de dix-sept ans, (publié en 1944) évoquant la trajectoire d’une jeune femme, composée d’épisodes fragmentaires et alternés d’une grande densité psychologique portée par une forme littéraire originale.

N’ayant jamais écrit spécifiquement pour le théâtre, certaines des œuvres de Clarice Lispector ont été pourtant portées à la scène avec plus ou moins de réussite, tant la restitution de leur univers fragile et de leurs colorations sous une forme dramatique s’avère aléatoire. Aujourd’hui le metteur en scène Bruno Bayen relève le défi en procédant à un intelligent montage de certains de ses textes. De 1967 et 1973, la romancière a écrit des chroniques régulières dans le grand quotidien de Rio de Janeiro, le Jornal do Brasil, dont certaines furent regroupées dans un recueil appelé La Découverte du monde. C’est à partir de quelques-unes d’entre elles que s’est construite cette création, ouverte et clôturée par deux extraits d’un troublant conte pour enfants, La femme qui tua les poissons, qui donne titre au spectacle et fut inspiré à l’auteure par un fait autobiographique.

Bien que le pays soit placé à cette époque sous une dictature militaire - qui durera jusqu’ à l’élection de Tancredo Neves en 1985 – ces chroniques ne s’engagent pas dans une voie politique, mais sont issues de reflets du quotidien décrits de manière fine et précise avec une grande liberté dans une adresse directe au lecteur. Conversation avec un chauffeur de taxi, rencontre avec un homme lors d’une réception, dialogue improbable entre une poule et son œuf sont autant de ponctuations qui relèvent de la nécessité de capter l’instant pour éclairer une réflexion.

Dans un espace sans définition particulière, abritant des supports techniques, quelques meubles et accessoires, accompagnée par la présence active de Vladimir Kudryavstev, Emmanuelle Lafon irradie en portant les paroles de Clarice Lispector avec sensibilité et finesse. Dans une robe noire très chic – allusion à l’élégance connue de l’auteure – elle maîtrise la discontinuité narrative par ses variations de rythme et de tonalités, en apportant une résonance prégnante et joyeuse à cette écriture singulière, qui porte témoignage d’un amour de l’Autre et de la vie.

© Pierre Grobois

La femme qui tua les poissons, à partir de La Découverte du Monde et de La femme qui tua les poissons de Clarice Lispector,( Editions des Femmes) adaptation et mise en scène Bruno Bayen, avec Emmanuelle Lafon et Vladimir Kudryavtsev, scénographie Renata Siqueira Bueno. Durée : 1 heure 20. Théâtre de la Bastille, dans le cadre du Festival d’automne, jusqu’au 14 octobre 2012.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.