Accueil > La Tête des autres de Marcel Aymé

Critiques / Théâtre

La Tête des autres de Marcel Aymé

par Dominique Darzacq

Rire au noir

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Méchamment drôle et drôlement méchant, tel pourrait se résumer un spectacle à voir toute affaire cessante au Théâtre du Vieux-Colombier. De la mise en scène au jeu des comédiens, tout concourt à rendre une éclatante justice à un auteur mal aimé et qui nous dit ici deux ou trois choses capitales sur les dégâts de la porosité du pouvoir et de la justice et les petits arrangements de la conscience.

Auteur prolixe à l’imagination survitaminée, Marcel Aymé aimait à taper le carton à la terrasse des bistrots de Montmartre. Un précieux poste de vigie qui lui permit tout à la fois d’entendre converser les chats qui déambulaient sur les gouttières et d’observer le spectacle du monde et ses mœurs. Ainsi, selon ce qui lui tombait dans l’oreille ou sous le regard qu’il avait perçant, se fit-il conteur, romancier plein de fantaisie ou satiriste mordant dont l’écriture se teinte du vert de sa célèbre Jument.

Une satire au vitriol

C’est à cette veine là qu’appartient « La Tête des autres », pièce au vitriol dans laquelle, en même temps qu’il plaide contre la peine de mort, Marcel Aymé se paie celle de la magistrature qui apprécia peu la pièce lors de sa création par André Barsacq au Théâtre de l’Atelier en 1952. Si peu qu’elle faillit être interdite et valut à l’auteur quelques démêlées avec le corps judiciaire, ce qui l’incita à remanier sa pièce.

C’est la première version plus virulente dans la satire que Lilo Baur a choisi de mettre en scène. Celle où apparaît un certain Alessandrovici chef mafieux passé de la collaboration à l’affairisme glouton et qui tient dans sa main toute la Poldavie. C’est dire qu’en cette affaire nous sommes comme avec Ubu, nulle part donc partout.


Ce soir là, en rentrant chez lui, le procureur Maillard ( Nicolas Lormeau) est un homme heureux. Il a, contre toute attente, obtenu la tête de l’accusé, sa troisième tête à 37 ans. Un exploit bénéfique à sa carrière et qu’il s’apprête à fêter avec sa femme Juliette (Véronique Vella) , sa maîtresse Roberte (Florence Viala) femme de son collègue Bertolier ( Alain Lenglet) . Tout serait au mieux dans le petit monde judiciaire poldavien si, chien dans le jeu de quilles de nos magistrats satisfaits, ne surgissait le condamné à mort. Musicien de jazz de son état et séduisant de sa personne, Varlin (Laurent Lafitte) est d’autant plus décidé à sauver sa tête qu’il reconnaît en Roberte celle qui peut l’innocenter puisque c’est avec elle qu’il était la nuit du crime pour lequel on l’a condamné. Activées par la verve humoristique de Marcel Aymé, s’en suivent de rocambolesques péripéties émaillées de chantage, revirements, coups bas, de pugilats et crêpages de chignons ; tout un ballet vaudevillesque animé par la bêtise, l’égoïsme, la compromission et les démangeaisons du sexe qui, sans doute, aurait afficher quelques rides si Lilo Baur, qui met la pièce en scène aujourd’hui, n’avait pas eu la bonne idée de la plonger dans l’ambiance des vieux polars en noir et blanc des années 50, avec ses différents plans, larges ou plus serrés (lumières Gwendal Malard) et musique hollywoodienne (Mich Ochowiak) qui intensifient l’action et installent le suspense. Une astucieuse, et ironique mise à distance qui donne plus d’échos au propos de l’auteur et permet aux comédiens de mieux dessiner leur personnage.

A la manoeuvre du rire

Sous l’œil de l’imaginaire caméra de Lilo Baur, avec la liberté imaginative d’enfants jouant au square, ils nous font leur cinéma , à commencer par Serge Bagdassarian, impayable en mafieux mâtiné Kane. L’un dans la raideur, l’autre dans la rondeur, Alain Lenglet et Nicolas Lormeau sont pile poil deux vrais salauds, magistrats sans scrupules plus soucieux de leur carrière et de leur honneur que de la justice. En figures inversées, l’une en femme au foyer un peu candide, l’autre en garce aux allures de vamp qui réclame la liberté de l’adultère, Véronique Vella et Florence Viala sont aussi irrésistibles qu’épatantes.
En vérité, c’est toute l’équipe à la manœuvre d’un bain de jouvence qui donne toute sa modernité à Marcel Aymé et lui rend le tranchant de son rire qu’il convient de saluer.

Photos Christophe Raynaud de Lage

La Tête des autres de Marcel Aymé. Mise en scène Lilo Baur, avec Véronique Vella, Alain Lenglet, Florence Viala, Serge Bagdassarian, Nicolas Lormeau, Clément Hervieu-Léger, Benjamin Jungers, Jennifer Decker, Laurent Lafitte, Mich Ochowiak

Théâtre du Vieux-Colombier Jusqu’au 28mars 2h
tel 01 44 39 87 00/01 – www.comedie-francaise.fr

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.