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Critiques / Théâtre

La Putain de l’Ohio d’Hanokh Levin

par Corinne Denailles

La vie est un cauchemar

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De l’écrivain israélien Hanokh Levin (décédé en 1999 à 56 ans), on connaît généralement Yaacobi et Leidental et Kroum l’ectoplasme. Il est pourtant l’auteur d’une œuvre considérable qui compte plus d’une cinquantaine de pièces, des chansons, des poésies et de nombreux textes courts, format destiné à ses cabaret politique qu’il affectionnait particulièrement. Auteur, acteur, metteur en scène, Levin a multiplié les registres d’écriture et classait ses pièces en catégories distinctes : comédies crues, comédies grinçantes, pièces politiques, mythologiques, mortelles. Son œuvre est profondément marquée par l’état de guerre permanent dans lequel vit Israël et contre lequel il s’insurge.

Dans La Putain de l’Ohio, pièce inédite, on retrouve ses sujets de prédilections : La guerre, ici il ne s’agit pas de conflits armés mais de conflits familiaux et intérieurs ; la famille et la question de la transmission à travers les relations compliquées entre un père et son fils ; l’argent, directement lié à l’idée de jouissance de la vie ici et maintenant ; et toujours la médiocrité de personnages qui s’accrochent à l’accessoire et au superflu sans un regard pour l’essentiel. Levin plonge tous ces thèmes sérieux et existentiels dans le bain bouillonnant de la trivialité du désir, pulsion de vie par excellence, et fait de la relation du père et du fils avec une prostituée la métaphore de son propos. Le résultat est cru jusqu’à la provocation mais jamais vulgaire.

Un homme de 70 ans (Guillaume Geoffroy), mendiant hirsute et plein de poussière qui traîne derrière lui ses sacs plastiques et sa tente Quechua, a décidé de s’offrir une pute pour son anniversaire. Au terme d’une âpre négociation, les choses se passent au plus mal pour lui.Son fils (Eric Petitjean) ne tarde pas à arriver, grand échalas aux lunettes cassées, le cheveux long et gras, un bouchon hémostatique ensanglanté vissé dans une narine. Tous les deux sont vêtus d’une immonde cape bâchée. Le père ne pense qu’à courir après son rêve de puissance sexuelle et se fait dépouiller de son argent par la prostituée (Catherine Vinatier). Le fils, qui avait disparu depuis 20 ans, ne pense qu’au trésor forcément amassé par son père et dont il espère hériter. Les scènes de rêve qui émaillent le spectacle montre les pensées secrètes de l’un et de l’autre, si abjecte qu’on n’oserait pas se les avouer à soi-même. Le vieux rêve d’un bordel dans l’Ohio où les prostituées sont si riches qu’elles n’ont pas besoin d’argent ni des hommes. Au terme d’affrontements successifs comme autant de passe d’armes, le fils dépouille le père de ses oripeaux et le laisse nu dans la poussière d’une cour improbable barrée par deux énormes poutres d’acier qui en délimitent l’espace. Finalement, il n’y a qu’en rêve qu’on peut espérer trouver l’amour, la bienveillance et la compassion. Alors rêvons puisque la vie est un cauchemar.

L’infinie délicatesse de la mise en scène de Laurent Gutmann et le talent des trois acteurs rendent admirablement la tendresse que l’auteur a pour ces personnages aussi médiocres soient-ils et évitent les passes dangereuses de la vulgarité. Cette traversée orageuse qui secoue fortement et peut faire craindre les pires écueils s’achève sur la grève de la poésie en un hommage de « tendresse de pitié », dirait Albert Cohen, pour notre douloureuse condition d’homme et de mortel.

La Putain de l’Ohio d’Hanokh Levin. Traduction, Laurence Sendrowicz. Mise en scène et scénographie Laurent Gutmann. Costumes, Axel Aust. Lumières, Yann Loric. Avec Guillaume Geoffroy, Eric Petitjean, Catherine Vinatier. Au théâtre de de l’Aquarium, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h. Durée : 1h30. Rés. 01 43 74 72 74.
www.theatredelaquarium.net

Texte publié aux Editions théâtrales : Théâtre choisi V, comédies crues

photographies : Pierre Grosbois

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