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Critiques / Théâtre

La Femme d’avant de Roland Schimmelpfennig jusqu’au 8 juin 2008

par Corinne Denailles

Série noire

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Une femme fait irruption dans la vie d’un couple en plein déménagement et bouleverse le cours d’une existence apparemment paisible, brutalement transformée en cauchemar. Romy (Afra Waldhör)) a eu une histoire d’amour le temps d’un été avec Franck (Didier Sandre), il y a 28 ans. Le jeune homme d’alors lui avait inconsidérément promis de l’aimer éternellement et la voilà qui surgit pour réclamer son dû, exiger qu’il honore sa promesse. L’argument présente tous les ingrédients d’une bonne comédie originale, cependant Schimmelpfennig ne s’en tient pas là, il explore en profondeur les relations que nous entretenons avec le passé, avec l’oubli, ce dont on se souvient et ce qu’on efface sans même y penser. Il est question du poids des mots qu’on dit sans réfléchir à leurs conséquences, aussitôt dit, aussitôt oubliés, et qui explosent comme une bombe à retardement à la figure de l’autre à peine a-t-on tourné les talons et dont on ne saura jamais rien, en principe. Sauf que là, la victime revient se venger. Et la comédie tourne à la tragédie sous les couleurs sombres du film noir. Car la plume de Schimmelpfennig, qui se fait caméra, et la mise en scène de Claudia Stavisky, dans un dispositif scénique très ingénieux, jouent de la chronologie et des points de vue avec champ et contrechamp. L’action, circonscrite à l’espace d’une nuit, se dévoile à la fois par fragments et en accéléré, tendant ainsi le ressort d’un suspens très hitchcockien. On est comme l’enquêteur sur les traces du coupable qui tourne autour d’un même instant, revient en arrière, rembobine l’histoire, en déroule le fil plus avant, retourne encore sur ses pas à la recherche d’indices, à ceci près, que le spectateur captif ne contrôle rien du tout et est le jouet manipulé par l’auteur. Le plaisir en est accru, en proportion de l’accroissement du degré de tension. Déjà dans Avant/après (superbement mis en scène par Michel Foucher en 2003) l’écrivain avait mis en œuvre ce jeu sur la chronologie avec une virtuosité formelle dans une langue dépouillée indifférente à toute démarche psychologique d’une efficacité redoutable.

Dans l’espace vide de l’entrée de l’appartement seulement encombré de cartons, la femme d’avant tisse sa vengeance, inexorable. Etrange étrangère, femme fatale irréelle, Romy prend tout le monde dans sa toile : l’ancien amant victime de sa lâcheté, le fils auquel il ne sera pas pardonné de reproduire avec sa petite copine le même scénario que son père, l’épouse (Luce Mouchel), victime innocente de ce règlement de comptes implacable. Le talentueux Didier Sandre, dans un rôle inhabituellement muet, compose un personnage fuyant, veule, enfantin et égoïste, insaisissable ; dans le rôle du fils, le jeune Sébastien Accard que Didier Bezace nous avait fait découvrir dans sa mise en scène de La Version Browning de Rattigan. Dans le rôle de sa copine, Agathe Molière qui confirme une personnalité singulière et attachante qu’on avait pu voir dans le très réjouissant Faut pas payer de Dario Fo mise en scène par Jacques Nichet. Le spectacle est d’autant plus fascinant qu’il joue sur le registre réaliste du polar et de la comédie de boulevard, semant ça et là des indices qui esquissent une dimension métaphorique quasi subliminale.

La Femme d’avant de Roland Schimmelpfennig, mise en scène Claudia Stavisky, avec Didier Sandre, Luce Mouchel, Afra Waldhör, Sébastien Accard, Agathe Molière. Au théâtre Athénée-Louis-Jouvet jusqu’au 8 juin. Mercredi, jeudi, vendredi, samedi à 20h, jeudi à 19h, samedi à 15h.
Durée : 1h25.

© Christian Ganet

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