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Critiques / Théâtre

La Dame aux camélias de Frank Castorf

par Jean Chollet

Un mélange explosif

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Le spectateur peu attentif qui se réfère au seul titre de ce spectacle de Frank Castorf, risque d’être pour le moins désarçonné s’il attend une mise en scène conformiste du célèbre roman d’Alexandre Dumas fils publié en 1848. Il aura occulté l’annonce que cette création du bouillant et turbulent metteur en scène allemand – une première en langue française – est également issue de La Mission, pièce sur la trahison des idéaux révolutionnaires de Heiner Müller et du texte érotique de Georges Bataille, Histoire de l’œil.

De fait, le destin de la courtisane Marguerite Gautier sert ici de fil conducteur pour introduire une vision de l’indécence et de l’effondrement du monde à travers l’association du romantisme, de la révolution et de l’érotisme, contenus dans les trois œuvres. Celles-ci sont utilisées comme des matériaux qui s’entrechoquent, rebondissent ou se reflètent en brouillant les pistes pour nourrir le propos politique de Castorf. Le directeur de la Volksbüne de Berlin depuis 1992, n’en est pas à son coup d’essai après avoir passé à la moulinette Sartre, Dostoïevski, Tchékhov ou encore Dumas père.

Au premier coup d’œil, l’imposant décor d’Aleksander Denic révèle la tonalité de la représentation. Sur un plateau tournant, deux faces. D’un côté un assemblage hétéroclite vertical entre bidonville et favelas (aimées ici par Marguerite), de l’autre un intérieur glacé contemporain aux parois vitrées. En surplomb, une tour métallique portant en enseignes “ Global Network ” ou “Anus Mundi ”, ponctuellement accompagnées de panneaux publicitaires associant Berlusconi et Kadhafi dans le slogan “ Niagra forza for ever ” et Hitler et Franco pour une “ Europe sans frontières”.

Dans cet environnement, l’héroïne du drame bourgeois se trouve entraînée dans sa confrontation avec un univers chaotique et glauque, en attente d’une mort programmée. Cocotte au grand cœur (localisée un temps… dans une cage à poules) elle côtoie l’amour, le sexe, la trahison, dans ses rencontres à travers les époques, ponctuées d’associations inattendues au cœur d’un véritable champ de bataille. En laissant comme l’écrivait Bataille “Des corps sales et dénudés gisaient derrière moi, dans un désordre hagard”.

La seconde partie de la représentation se compose surtout de captations cadrant en direct et jusque dans le détail le jeu des comédiens, de projections d’extraits du film Que viva Mexico, d’Eisenstein, de reportages (chute de Ceausescu, vénération de la Vierge de Guadalupe à Mexico), en accompagnement des situations évoquées. Un exercice qui démontre une nouvelle fois la maîtrise du metteur en scène dans sa mise en relation des images avec l’espace scénique. Le tout ponctué de différentes musiques et de bribes de chansons (Les Feuilles mortes … Ne m’appelez plus jamais France de Sardou).

Dans sa globalité, ce spectacle éprouvant peut agacer par son aspect hétéroclite, ses accumulations et ses dissonances provocatrices - qui semblent parfois un poil plaquées –, son esthétique ou par sa profusion de signes pas toujours d’une criante lisibilité. Mais dans sa forme dramaturgique, ponctuée de saisissantes fulgurances, il dégage une force en mesure de susciter une réflexion sur l’Histoire et la Révolution française, la liberté, les utopies et les notions d’esclavage. Quant aux sept comédiens talentueux, interprétant plusieurs rôles, emmenés par Jeanne Balibar et Jean-Damien Barbin (mention spéciale pour les colorations de la cantatrice Ruth Rosenfeld), ils font preuve d’un engagement et d’une générosité qui méritent d’être salués.

© Alain Fonteray

La Dame aux camélias, à partir du roman d’Alexandre Dumas fils, de La Mission de Heiner Müller et de Histoire de l’œil de Georges Bataille, mise en scène Frank Castorf, avec Jeanne Balibar, Jean-Damien Barbin, Vladislav Galard, Sir Henry, Annabel López, Ruth Rosenfeld, Claire Sermonne. Décor Aleksandar Denic, lumière Aleksandar Denic et Eric Argis, costumes Adriana Braga, vidéo François Gestin, son Dominique Ehret. Durée : 3 h 45. Odéon – Théâtre de l’Europe jusqu’au 4 février 2012.
Théâtre national de la Communauté française de Belgique du 10 au 15 février 2012.

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