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Critiques / Théâtre

La Cerisaie d’Anton Tchekhov

par Corinne Denailles

Un point de vue déroutant

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Le moins qu’on puisse dire, c’est que La Cerisaie de Tchekhov vue par Tiago Rodriguez a de quoi dérouter. Sur le très grand plateau de la Cour d’honneur, sont alignées au cordeau les anciennes chaises des gradins. Au fil du spectacle, elles seront entassées en désordre en un monceau informe. La scénographie surprenante de Fernando Ribeiro est une métaphore efficace pour symboliser la fin d’un monde en prise directe avec le lieu théâtral, lui-même force de symboles. Le mur du palais des papes devient celui de La Cerisaie, le domaine de Lioubov (Isabelle Huppert) dont la vente inspire beaucoup de tristesse à ses propriétaires. Des lampadaires monumentaux, décor de l’estrade mobile où se tiennent les musiciens, stylisent les cerisiers devenus allusifs. Un monde est en train de finir, ouvrant la porte à l’avenir triomphant du capitalisme. Loupakine (interprété par l’excellent Adama Diop) sans aucun état d’âme rachète le domaine aux enchères pour en faire un complexe touristique.
Le metteur en scène rompt avec la tradition qui montre une famille, un groupe uni dans la peine d’un départ contraint et l’angoisse d’un avenir incertain. A l’inverse, il s’attache à souligner la solitude de chacun des personnages, au risque de perdre la dimension collective très présente dans le texte, la famille figurant le microcosme de la société, et de nous couper de tout émotion.
Si on en comprend les tenants et les aboutissants, si on en reconnaît l’intelligence et le talent de direction d’acteurs, on peut regretter le point de vue très cérébral qui préside à cette mise en scène, comme en témoigne le jeu d’Isabelle Huppert, distancié pour le moins. L’interprétation de la comédienne pourrait laisser penser que Lioubov est une petite écervelée, futile et capricieuse qui sautille comme une gamine contente, mais sans aucune joie. Cette apparente frivolité est le symptôme d’un mal profond. Lioubov a quitté La Cerisaie après la noyade de son fils dont elle ne s’est jamais remise. Elle est partie vivre à Paris et revient au domaine à l’occasion de sa vente. A la fin, seule sur le grand plateau, devant les comédiens alignés à cour, hors champ donc, qui la regardent, elle semble perdue, fragile, indifférente au sort de La Cerisaie, vaguement émue à l’idée que ces lieux ont été les témoins de sa jeunesse enfuie, déconnectée du monde depuis longtemps, définitivement traumatisée. Dans cette scène Isabelle Huppert fait la démonstration de son talent, même si le parti pris peut surprendre, voire agacer. Le metteur en scène en fait la figure centrale de la pièce, peut-être parce que c’est de leur rencontre qu’est né ce projet qu’il aurait pensé pour elle.
Les acteurs sont tous excellents, soulignons néanmoins la belle prestation de Marcel Bozonnet dans le rôle du vieux majordome Firs qui, attaché au domaine, est oublié de tous, il appartient à l’ancien monde, et celle de David Geselson dans le rôle de l’étudiant Trofimov. La scénographie de Fernando Ribeiro est pensée en symbiose avec le lieu. Qu’en sera-t-il à l’Odéon en janvier 2022 ?
Tiago Rodrigues, directeur du théâtre de Lisbonne, met en scène Tchekhov pour la dernière année du mandat de directeur du festival d’Avignon d’Olivier Py, auquel il succèdera en 2023. Passage d’un monde à l’autre.

La Cerisaie d’Anton Tchekhov. Traduction André Markowicz, Françoise Morvan. Mise en scène Tiago Rodrigues. Scénographie Fernando Ribeiro. Lumière Nuno Meira. Costumes José António Tenente. Avec Isabelle Huppert, Isabel Abreu, Tom Adjibi, Nadim Ahmed, Suzanne Aubert, Marcel Bozonnet, Océane Caïraty, Alex Descas, Adama Diop, David Geselson, Grégoire Monsaingeon, Alison Valence. Les musiciens : Manuela Azevedo, Hélder Gonçalves. Musique Hélder Gonçalves, Tiago Rodrigues
création Avignon 2021, Cour d’honneur.
A l’Odéon, du 7 janvier au 20 février 2022

© Christophe Raynaud De Lage

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