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Critiques / Théâtre

La Bonne âme du Se- Tchouan de Bertolt Brecht

par Jean Chollet

La femme aux deux visages

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Exilé en Scandinavie à partir de 1933 puis en Californie pour fuir le nazisme, Brecht écrivit en 1938 cette fable dont la teneur poétique et ironique porte sans excès de didactisme un questionnement sur la nature humaine. Dans la capitale de la province du Se-Tchouan, les dieux recherchent un être réellement bon. Par l’entremise d’un miséreux porteur d’eau, Wang, ils rencontrent Shen Té, jeune prostituée qui accepte de les accueillir gracieusement. Pour la remercier de ses bienfaits, ils lui offrent une somme d’argent qu’elle investit dans un débit de tabac. Sollicitée de toutes parts pour venir en aide aux plus démunis comme aux profiteurs, sa générosité la conduit au bord de la faillite. D’autant que son amour pour l’aviateur sans emploi Yang Sun, ouvre sur de nombreuses contradictions. Elle s’invente alors un cousin, Shui Ta, dont elle adopte l’apparence, celui-ci étant à même d’appliquer sans états d’âme les règles du capitalisme. Dans cette dualité (femme – homme), Brecht interroge les limites de la bonté des individus face à un monde oppressant où il faut se battre pour survivre, sans pour autant rester sourd à la misère environnante. Comment y parvenir, même lorsque les dieux abandonnent les hommes ? Quels moyens à mettre en œuvre individuellement pour changer la société ? Brecht ne formule pas de réponse, mais interpelle les consciences.

Inventivité pour raconter la fable

Cette pièce, peu représentée, est portée à la scène par Jean Bellorini et la Compagnie Air de Lune qu’il a créée en 2001 avec Marie Ballet. Le jeune metteur en scène de trente deux ans, a conquis ces dernières années un large public. Notamment en 2010 avec Tempête sous une crâne d’après Les Misérables de Victor Hugo, interprétés par sept comédiens et deux musiciens, puis en 2012 avec Paroles gelées d’après Rabelais (Le Quart livre) qui lui vaut le Prix de la révélation théâtrale, décerné par le Syndicat professionnel de la critique. Ses créations témoignent d’un engagement artistique généreux, dans une filiation d’esprit avec le théâtre populaire.

Avec la volonté non pas" d’être actuel ”, mais “ contemporain ”. Sa nouvelle traduction, avec Camille de la Guillonnière, de La Bonne âme lui offre une belle opportunité pour en témoigner. Dans l’espace sobrement architecturé et aéré à deux niveaux qu’il a conçu (avec les lumières) en offrant une fonctionnalité évocatrice adaptée au jeu et aux circulations, les dix-neuf comédiens alternent les registres avec un bel esprit collectif et harmonieux. Tour à tour, graves ou cocasses dans les costumes contemporains décalés de Macha Makeieff, ils expriment aussi la distanciation chère à l’auteur à travers commentaires et apartés, chants et musiques de Mozart à Nina Simone, en passant par les compositions originales du trio Bellorini, Bollakis, Sablic. Si, sur sa durée, la représentation porte quelques rares flottements et ellipses, ceux-ci n’altèrent pas la perception du propos.

Dans les rôles majeurs, Karyl Elgrichi ( Shen Te et Shui Ta) et François Deblock (Wang) expriment avec vitalité et sensibilité les sentiments qui traversent leurs personnages et suscitent leurs actions. Leurs partenaires sont à l’unisson pour raconter la fable au présent avec rythme et fluidité, inventivité et humanisme. Ce dernier teinté de tendresse, comme en témoigne la présence des deux vétérans de la pièce, interprétés par Danielle Ajoret et Claude Evrard, talentueux comédiens expérimentés, auxquels toute la troupe rend un hommage justifié lors des saluts. Sans doute cette nouvelle création suscitera les réserves de certains thuriféraires purs et durs, gardiens du temple brechtien, mais trente ans après sa publication la pièce retrouve une nouvelle jeunesse et un nouvel élan dans cette forme contemporaine, sans estomper ses enjeux, tout en offrant un plaisir ludique du théâtre.

La Bonne âme du Se-Tchouan, de Bertholt Brecht, traduction Camille de la Guillonnière et Jean Bellorini, mise en scène, scénographie et lumière Jean Bellorini, costumes Macha Makeieff, création musicale Jean Bellorini, Michalis Boliakis, Hugo Sabsic, avec Danielle Ajoret, Michalis Bolliakis, François Deblock, Karyll Elgrichi, Claude Evrard, Jules Garreau, Camille de la Guillonnière, Jacques Hadjaje, Med Hondo, Blanche Leleu, Côme Malchiodi, Clara Meyer, Teddy Melis, Léo Monème, Marie Perrin, Marc Plas, Geoffroy Rondeau, Hugo Sablic, Damien Zanoly. Durée : 3 heures 15.

Odéon – Théâtre de l’Europe jusqu’au 15 décembre 2013. En tournée de décembre à avril 2014 : Comédie de Valence, Théâtre Firmin Gémier-La Piscine Chatenay-Malabry, Théâtre de Compiègne, Théâtre Liberté – Toulon, La Criée- T.N. de Marseille, L ‘Equinoxe – Chateauroux, Le Cratère – Alès, Théâtre de la Croix Rousse – Lyon, Théâtre Louis Aragon – Tremblay-en-France.

Photo Polo Garat-Odessa

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