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Critiques / Théâtre

L’Ordinaire de Michel Vinaver

par Jean Chollet

Entreprise cannibale

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Affrété par une équipe de rugby uruguayenne pour disputer un match au Chili, un avion décolle de Montevideo, le 13 octobre 1972, avec quarante cinq personnes à bord. Après quelques heures de vol, il s’abîme dans la cordillère des Andes à proximité de la frontière entre l’Argentine et le Chili. Quelques jours après, les survivants bloqués dans le froid et la neige apprennent par la radio que leur recherche a été abandonnée. Pour tenter de survivre dans des conditions extrêmes, ils acceptent alors de manger la chair de leurs compagnons morts. Deux d’entre eux réussiront à gagner le Chili, soixante-douze jours après l’accident, pour envoyer des secours qui sauveront seize rescapés. C’est ce fait divers tragique qui a inspiré cette pièce à Michel Vinaver. Ecrite en 1981, elle réunit à bord d’un jet privé patron et cadres d’une société de construction américaine, accompagnés de leur secrétaire, épouse, fille ou maîtresse. Ils sont en route pour conquérir le marché de l’Amérique latine. Survient le crash à quatre mille cinq cent mètres d’altitude. Une situation extrême dont le contexte permet à l’auteur d’engager une réflexion sur le monde de l’entreprise et du capitalisme qu’il connait bien pour l’avoir pratiqué à des postes clés durant plusieurs années, en parallèle à l’écriture de son œuvre dramatique. Au fil des sept “morceaux ” (ou tableaux) qui composent cette épopée chaotique, les protagonistes sont d’abord enclins à maintenir leurs codes de fonctionnement et leurs valeurs malgré la catastrophe, avant que les conditions de vie et l’effacement progressif des repères transforment et bousculent leurs rapports hiérarchiques et sociaux.
Une redistribution des rôles qui ouvre sur des transgressions assumées – jusqu’au cannibalisme –, sources de refondation des fondements d’une société engageant l’émergence de nouvelles formes démocratiques. Lors de la création de L’Ordinaire en 1983 au Théâtre national de Chaillot, Michel Vinaver s’était associé à Alain Françon pour une représentation qui ne lésinait pas sur le réalisme porté par la pièce. Aujourd’hui, poursuivant une collaboration engagée en 2006 pour Iphigénie Hôtel avec Gilone Brun, l’auteur signe une mise en scène qui ouvre sur une autre dimension. En premier lieu, en trouvant une résonnance distanciée dans l’espace épuré - tout à la fois symbolique et finement évocateur - de Gilone Brun, dont la force plastique introduit et accompagne une représentation évacuant les excès naturalistes. Sans surligner l’histoire d’effets ou de jeux redondants, mais avec une volonté de laisser circuler librement une “ parole active” et fragmentaire, introduite d’entrée sous la forme d’un oratorio interprété – face au public – par les onze comédiens engagés avec sobriété dans l’aventure. Malheureusement ces intentions louables n’atteignent pas toujours leur but. Surtout par rapport à un texte qui a vieilli et aurait mérité quelques adaptations et coupes de la part de son auteur, notamment en fonction de la forme de représentation adoptée.

L’Ordinaire de Michel Vinaver, (entrée au répertoire de la Comédie-Française ) mise en scène Michel Vinaver et Gilone Brun, scénographie et costumes Gilone Brun, lumières Olivier Modol, avec Sylvia Bergé, Jean-Baptiste Malarte, Elsa lepoivre, Christian Gonon, Nicolas Lormeau, Léonie Simaga, Grégory Gadebois, Pierre-Louis Calixte, Gilles David, Priscillia Bescond, Gilles Janeyrand. Comédie-Française, Salle Richelieu, en alternance jusqu’au 19 mai 2009. Durée : 2 heures 40 sans entracte.

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