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Critiques / Opéra & Classique

L’Or du Rhin et la Walkyrie, de Richard Wagner

par Caroline Alexander

Festival d’effets spéciaux

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Chaque fois, l’événement fait mouche : dès qu’une nouvelle Tétralogie, l’œuvre majeure en quatre opéras de Richard Wagner, est annoncée, c’est l’émeute chez les wagnerophiles, wagnerolâtres et quel que soit leur prix, les places s’arrachent. Celle qui vient de prendre son envol au Châtelet de Paris n’a pas dérogé à la règle. Le théâtre affiche complet (ou presque) jusqu’à la fin des représentations programmées jusqu’au mois d’avril 2006.

Il y avait onze ans qu’on ne l’avait pas vu à Paris ce fameux Anneau du Nibelungen avec son prologue et ses trois journées. Ce n’est pas à l’Opéra de Paris, où il est absent depuis plus d’un demi-siècle, mais dans ce même Châtelet que les quatre opus et leur seize heures de musique furent à l’affiche au printemps 1994, dans une mise en scène tout en grisaille de Pierre Strosser. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’aujourd’hui, à l’exception du lieu, la production s’annonce radicalement différente, tant dans l’analyse que dans l’approche et l’exécution. La griffe haute-couture des lumières de Bob Wilson est passée par là ainsi que les sonorités de l’Orchestre de Paris enfiévrées par son chef Christoph Eschenbach.

Une aura d’universalité

Le problème avec cette gigantesque fresque, dont Wagner puisa les éléments dans la saga islandaise des Eddas, est de savoir par quel bout la prendre, s’il faut la traiter au premier degré façon bande-dessinée avec armures, boucliers et casques à pointes ailées, comme ce fut le cas jusqu’aux années cinquante quand Wieland Wagner, le petit-fils de Richard, osa pour la première fois un dépouillement qui conférait à l’œuvre une aura d’universalité. Depuis ce temps-là, tout aura été essayé, les partis pris les plus fous comme les plus saugrenus. En 1976, pour le centenaire de sa création à Bayreuth, la réalisation de Patrice Chéreau et Pierre Boulez, qui transposait l’épopée dans le siècle de Wagner, reste aujourd’hui encore comme la référence absolue.

Silhouettes hiératiques en costumes stylisés

Avec l’Américain Bob Wilson se pose un tout autre problème : celui du rôle du metteur en scène. Est-il la personne désignée pour rendre compte d’une œuvre, en un mot pour la servir, ou bien est-il celui qui se sert de cette œuvre pour en faire le miroir de ses obsessions, voire de ses manies ? Depuis une quinzaine d’années, Robert Wilson, que l’on a connu débordant d’imagination dans Le Regard du Sourd, Einstein on the Beach, Civil Wars, Black Rider et quelques autres réalisations inoubliables, s’est mué en dandy touche-à-tout : peintre, sculpteur, concepteur de design mobilier, organisateur de défilés de mode, etc. Pour figer, par la suite, ses réalisations dans un moule unique fait de lumières rasantes, de contre-jours et de poses maniérées empruntées pêle-mêle aux bas-reliefs de l’Egypte antique et au Japon des Samouraïs et du théâtre Nô.

De fait, Wilson met tout ce qu’il touche à la même sauce : silhouettes hiératiques en costumes stylisés se déplaçant de préférence de profil, les doigts écartés, et festival d’effets spéciaux. Ils ne sont plus des personnages mais les projections d’un ballet minimaliste où le chic et l’élégance priment. Selon les œuvres, ça colle ou ça ne colle pas. Ce fut plutôt réussi pour Pelléas et Mélisande de Debussy, à l’Opéra de Paris mais raté pour La Flûte Enchantée de Mozart, pour ne citer que deux exemples.

Minimalisme symbolique

Pour L’Or du Rhin et La Walkyrie, le prologue et la première journée de la Tétralogie qui viennent d’ouvrir le feu des festivités du Châtelet, une progression s’installe d’un opéra à l’autre, une sorte d’accoutumance qui finit par une forme de fascination, née principalement des éblouissants jeux de lumière qui remplacent à eux seuls tout décor et même toute psychologie. Car la psychologie est bien le dernier souci de Wilson et il serait vain de chercher la moindre direction d’acteurs ou quelque chose de physique dans les rapports entre les protagonistes transformés en poupées de cire robotisées.

On commence donc par suivre difficilement l’épopée des filles du Rhin, ces naïades coquines dépositaires de l’or du fleuve transformées ici en statues amidonnées qui n’ont plus l’air du tout de s’amuser à émoustiller Alberich, visiteur aux dents de requins qui renonce à l’amour par amour du pouvoir. Alberich, épaules nues sur tenue géométrique à la Goldorak, est sauvé du ridicule de son costume par Sergei Leiferkus, magnifique baryton qui réussit à lui donner de l’épaisseur et du mystère. Les dieux - Wotan le borgne et Fricka, sa femme, gardienne des vertus conjugales, Freia la vierge garante d’éternelle jeunesse, Loge le demi-dieu du feu, les géants bâtisseurs du Walhalla et les nains forgerons dirigés par Mime qui n’est plus le traditionnel nabot mais un athlète bodybuildé - sont tous logés à la même enseigne du minimalisme symbolique. Avec des moments de grande beauté visuelle comme celui où l’or tombe des cintres en une cascade lumineuse ou encore celui où les nains de la forge - une figuration d’enfants costumés en automates - forment une ronde d’ombres chinoises.

Sigmund et Sieglinde

Avec La Walkyrie, s’installe le monde des humains. Wotan, incurable coureur de jupons, Don Juan du Nord, a engrossé une mortelle qui lui a donné des jumeaux, un fils et une fille. Wotan a abandonné la fillette et laisse errer le fiston dans les bois. Jusqu’au jour où celui-ci frappe à la porte d’une demeure patricienne et demande l’hospitalité...

Ainsi Sigmund retrouve sa sœur Sieglinde mal mariée au brutal Hunding, en tombe amoureux et réussit à arracher le glaive Notung du frêne où Wotan l’avait fiché. Les amants incestueux seront poursuivis par la rage de leur père qui délègue à Brünnhilde, l’une de ses filles, sa Walkyrie préférée, la mission de punir le couple. Mais Brünnhilde a un cœur, elle désobéit... Ainsi se mettent en place les malédictions qui, deux opéras plus loin, aboutissent au Crépuscule des Dieux.

L’adéquation son et lumière

Il y a un semblant de décor au premier acte de cette première journée, une sorte de hall cathédrale, noir et gris avec de larges baies vitrées et une colonne couleur d’encre d’où s’échappe la poignée de l’invincible glaive. Puis les espaces nus, habillés de lumières, reprennent leur rôle conducteur et médiateur pour se fondre dans la musique et lui donner son sens. Il y a incontestablement une connivence entre Wilson, l’éclairagiste et Eschenbach, le metteur en musique. Tout concorde parfaitement, l’adéquation son et lumière tient parfois du tour de magie. La lumière blanche sur les mains unies de Sigmund et Sieglinde en dit plus long sur leur passion que n’importe quelle embrassade. Et l’Orchestre de Paris, dont Eschenbach est le chef, qui dans L’Or du Rhin semblait rester sur ses réserves chambristes, prend de l’élan, des couleurs, une respiration large qui va parfois jusqu’à couvrir les voix quand les chanteurs se trouvent au fond de la scène et que grondent les tempêtes.

Peter Seiffert, exemplaire d’intensité

Ces voix justement, prennent aussi leurs marques dans La Walkyrie. Alors que Jukka Rasilainen campe un Wotan sans autorité et sans charisme dans L’Or du Rhin, il prend enfin de l’ampleur, vocalement et scéniquement, et ajoute une pointe de sarcasme qui le diabolise. Il ne sera sans doute jamais un Wotan idéal, car pour cela il lui faudrait un charme quasi surnaturel pour que soient acceptés ses débordements de truand, de dictateur et de guerrier sans scrupule. Mikhoko Fujimura en revanche fera date dans son interprétation de Fricka, femme blessée dans sa dignité et ses passions, timbre au phrasé aérien, beauté de corps et de tête.

Si la Sieglinde de Petra-Maria Schnitzer parait froide jusqu’à l’absence, le Sigmund de Peter Seiffert, malgré ses dérapages dans les graves, reste exemplaire d’intensité et de lumière. La stature athlétique et la voix de caverne du Hunding de Stephen Milling impressionnent les yeux et les oreilles.

Linda Watson, merveilleuse d’humanité

Dans le rôle titre, Linda Watson fait quelques mécontents car ni sa voix ni son jeu ne correspondent aux clichés collés à Brünnhilde, avec ses glapissements aux cimes des contre-uts et son allure guerrière. Elle est pourtant merveilleuse d’humanité et de douceur, deux qualités essentielles de cette héroïne qui se sacrifie par compassion et dont on n’entend que trop rarement la chaleur, le moelleux et le courage. Linda Watson émeut. Elle est la seule à réussir ce tour de force.

Pour Siegfried et Le Crépuscule des Dieux, il faudra attendre janvier et février prochain avant de pouvoir regrouper le tout en avril. A noter que Placido Domingo remplacera Peter Seiffert pour le Sigmund de 2006.

L’Or du Rhin et La Walkyrie de Richard Wagner, Orchestre de Paris, direction musicale Christoph Eschenbach, mise en scène, scénographie et lumières Robert Wilson, costumes Frida Parmeggianni, avec Jukka Rasilainen, David Kuebler, Sergei Leiferkus, Volker Vogel, Franz Joseph Selig, Günther Groissböck, Mihoko Fujimura, Qiu Lin Zhang, Peter Seiffert, Stephen Milling, Linda Watson, Petra-Maria Schnitzer... Théâtre du Châtelet, les 19, 23, 25 octobre et 1er novembre,30 mars & 8 avril (L’Or du Rhin), 21, 27, 30 octobre & 5 novembre, 1er et 10 avril - 01 40 28 28 40.

Photos : M.N. Robert

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