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Critiques / Théâtre

L’Epopée de Guilgamesh

par Gwenaëlle de Kerret

Un mythe entre hommes et dieux, profane et sacré

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Le titre de la pièce est sans fard : il s’agit bien de raconter une histoire, aussi ancestrale que merveilleuse. Celle d’un héros mythique, moins populaire chez nous qu’Ulysse ou Enée, mais dont les exploits rayonnent dans tout le Moyen-Orient depuis 4000 ans. L’auteur-dramaturge et metteur en scène Farid Paya signe là une œuvre splendide, tant par sa retranscription d’un mythe peu connu du public, que par une étonnante mise en scène, dont l’esthétique symbolique allie tradition et modernité, à travers chants, danse et récit.

Un conte initiatique

L’Epopée de Guilgamesh, c’est l’histoire du roi d’Uruk, cet homme deux tiers divin, un tiers humain, qui découvre l’amitié pour son alter ego Enkidu, pleure sa mort, et part en quête de l’immortalité. Au-delà du caractère fabuleux des exploits d’un héros civilisateur qui pourchasse des créatures maléfiques, l’épopée est aussi un conte initiatique. Elle explore l’expérience universelle de la mort d’un proche, la déréliction et l’effort de deuil. Les aventures de Guilgamesh à travers le monde retracent ainsi une quête sans âge, celle de la sagesse.
Comme dans de nombreux mythes antiques, l’aventure du héros est une histoire entre hommes et dieux. Les divinités, représentées par des oriflammes à taille humaine, vivent et jouent avec les hommes, leur inspirant avec une malice parfois cruelle, exploits et démesure. Ce sont eux qui confèrent à la vie de Guilgamesh l’humour et la dérision dont le héros épique manque. Le théâtre semble ainsi cristalliser une dimension comique sous-jacente du mythe, mettant en exergue le dérisoire des passions, la vanité de toute quête. "Pourquoi ères-tu en quête du vent ?", demandent sans cesse à Guilgamesh dieux et monstres.

Symboles et résonances

C’est sur une surface de jeu en forme de cercle, aux reflets ocre et rouges, que le chœur, quatre hommes et deux femmes, raconte et joue l’histoire de Guilgamesh. La mise en scène est épurée mais flamboyante, grâce la richesse du jeu des acteurs, à la fois comédiens, chanteurs et danseurs. Reprenant certains codes du théâtre antique, Farid Paya fait de la scène une aire de jeu entre profane et sacré, où le mythe se cristallise soudain, comme hors du temps et de l’espace. Le symbole est maître dans une réalité non pas figée, mais vivante, vivace même, comme en témoigne la fougue bigarrée des danses du chœur. Et, comme dans un réseau infini de symboles et de mythes, chaque récit semble en évoquer un autre. L’aventure d’Utnapishtim, le maître du lointain que Guilgamesh rencontre au bout de sa quête, cet homme dont les dieux avaient décidé qu’il échapperait au déluge, s’apparente ainsi à l’épopée païenne du destin de Noé.

Quand le mythe prend vie

C’est à travers toute une poétique du mouvement que le mythe semble prendre vie sur scène. Deux rythmes de danses, complémentaire, animent le spectacle. Tandis qu’une gestuelle très physique, spectaculaire, illustre les combats héroïques des protagonistes, mettant en scène l’histoire elle-même, des gestes plus amples, "narratifs", scandent le récit du chœur. Ces deux rythmes dansés reproduisent en fait esthétiquement la dualité du texte, mi-théâtral (l’action a la part belle), mi-narratif. La mise en scène se nourrit ainsi de la genèse même de l’épopée de Guilgamesh, qui, avant de devenir un texte écrit, "gravé sur la pierre", chemina à travers les siècles grâce à la tradition orale. Et c’est sans doute là le principe fondateur du mythe, cette réalité qui, comme nous le rappelle son étymologie, est avant tout une existence de langage et de récit. Un récit joyeux et intemporel : à la fin de son histoire, le chœur s’en repart sur le même chant qu’à son arrivée, aux résonances enjouées et éternelles, prenant congé des spectateurs sans jamais rompre l’enchantement.

Théâtre du Lierre (Paris) ? Compagnie du Lierre. Mise en scène et adaptation de Farid Paya. Jusqu’au 17 avril.

Photo : Emmanuel Grondein

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