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Etokan - Buren Cirque

par Gwenaëlle de Kerret

Cirque et frontières

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Où commence le cirque, et où s’achève-t-il ? C’est la question que posent le plasticien Daniel Buren et le circassien d’avant-garde Dan Demuynck, dans une œuvre qui tient à la fois du spectacle vivant et de l’installation prodigieuse. Présenté cet été en création au festival Charivarue de Cherbourg, le Buren Cirque n’a pas manqué de faire mouche. L’approche expérimentale - la découverte de l’univers du chapiteau depuis l’extérieur, suivie d’un spectacle au dispositif visuel surprenant - a véritablement séduit le public.

Inaccessible et interdit

En arrivant sur le lieu du spectacle, les spectateurs découvrent une construction étrange : le chapiteau pour lequel ils se sont déplacés semble pris dans une gigantesque toile d’araignée, sorte de damier vivant. Une multitude de câbles et de mâts forment ainsi des cubes, tantôt transparents, tantôt opaques, qui interdisent l’accès au cirque. "Le chapiteau a toujours été un objet de fascination, explique Dan Demuynck. Le mettre derrière un grillage, c’est lui offrir une notion d’interdit supplémentaire. On a l’impression que le spectacle est déjà en route... Le cirque se fait ainsi désirer encore plus."
Après ces quelques instants, le damier s’ouvre. L’installation révèle alors un parcours calculé selon l’échelle de Buren. Le principe de la déambulation que requiert cette construction est ainsi orchestré par les règles esthétiques du plasticien. Le parcours, qui s’organise en escargot autour du chapiteau et s’achève en son coeur, commémore à travers différentes animations l’histoire du cirque depuis ses origines controversées, au début du XXe siècle, lorsque le public venait observer les indigènes ramenés par les explorateurs, comme des bêtes en cage. "Dans l’univers du chapiteau, le regard n’est pas gentillet, il est très grave, affirme Dan Demuynck, car il y a quelques chose de terrible dans le cirque". Un voyeurisme, une interrogation vicieuse vis-à-vis des artistes, du genre "tombera, tombera pas ?".

Le regard au cirque

Le travail du Buren Cirque interroge le regard au cirque, emprunt de fascination pour l’extraordinaire, mais aussi d’une indécence cachée, interdite. L’installation explore le regard du spectateur sur l’univers du cirque, mais aussi joue avec ce regard sous le chapiteau. Selon Daniel Demuynck, l’idée de Daniel Buren est ainsi que le point de vue de chaque spectateur est unique au cirque. La forme circulaire du chapiteau implique que personne ne voit la même chose. Dès lors, pourquoi ne pas renforcer cette multiplicité de points de vue ? A l’instar des carrés autonomes entourant le chapiteau, le spectacle organisé sous le chapiteau est ainsi fragmenté par différents panneaux mobiles, qui divisent le champ de vision des spectateurs.

Frontières

Le Buren Cirque semble tirer sa force d’une esthétique de la frontière. Devant la fresque de l’histoire du cirque, c’est ainsi l’aventure d’un chapiteau qui se met à nu sous nos yeux et s’interroge sur ses limites spatiales. Après s’être progressivement découvert aux spectateurs dans un processus initiatique, le cirque se déconstruit sous leurs yeux : à la fin du spectacle, le dispositif esthétique se défait brutalement et le chapiteau éclate dans une apothéose de couleurs. Mais outre l’espace du chapiteau, le Buren Cirque questionne aussi son essence même : dans les arts circassiens, quelle est la frontière entre le merveilleux et le monstrueux, l’humain et l’inhumain ? Tandis que certains tours et acrobaties du spectacle reproduisent la pure magie du cirque, d’autres, plus ambigus, semble interroger la limite entre beauté et horreur. Tel ce numéro de contorsion, à la fois fascinant et affreux, à la limite de l’humain et de l’inhumain. Faut-il admirer l’exploit, ou bien se révolter contre la monstruosité de ce corps déformé, comme supplicié ?
Flirtant sans cesse avec les frontières du cirque, les artistes mettent à l’épreuve le public, testant sa sensibilité et la pertinence de son regard. Les spectateurs deviennent ainsi acteurs dans le processus artistique : "Comment vont-ils s’en tirer, dans ce labyrinthe ?", s’interroge avec délice Dan Demuynck, en accueillant les visiteurs. Les artistes renvoient leur regard à leurs hôtes, dans une interactivité sous-jacente, où chacun éprouve et observe l’autre.

Création permanente, cirque éphémère

Ce jeu de dupes repose sur une vitalité permanente du dispositif : pour toujours surprendre, il faut sans cesse renouveler l’installation. Celle présentée à Cherbourg cet été n’est ainsi qu’une étape dans la création. La prochaine aura sans doute lieu dans quelques mois, à Paris. Après le chapiteau et le damier qui l’enferme, les artistes envisagent de fabriquer, autour, des cases labyrinthiques ou les spectateurs pourront se balader : une étape supplémentaire avant l’entrée dans le chapiteau. Dan Demuynck et Daniel Buren inventent ainsi un cirque dont la modernité est faite de puissance et de fragilité. Ils rappellent qu’en dépit des monstres sacrés qui l’habitent, sous son chapiteau de toile, le cirque reste un éphémère château de cartes.

Buren Cirque, compagnie Etokan. Travail nomade : Daniel Buren ; Direction artistique : Dan Demuynck. Dans le cadre du Festival Charivarue à Cherbourg.

Photo : P. Cibille

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